Chambre 412
Jean Hurpy
private · edition
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2026
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littérature Formes courtes Chambre 412
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J'ai quatre-vingt-onze ans. Il reste quatre personnes qui connaissent ma vie, mon enfance, mon histoire. Deux de ces personnes ont perdu l'esprit et ne peuvent plus rien restituer, quant aux deux autres, Evelyne Pottier et François Charetier, je vais les tuer. Ne vous méprenez pas sur la forme que prend le verbe. À mon âge, les infinitifs se confondent avec des promesses anciennes, et les promesses anciennes tiennent lieu de mémoire. Tuer, pour moi, n'a jamais été un geste spectaculaire. C'est une petite torsion, à un endroit précis du récit, qui fait qu'un nom se défait de lui-même et vous laisse enfin respirer. Le matin, je m'assois près de la fenêtre.

La vitre est un miroir honnête : elle me rend mon visage avec la courbure de l'avenue en arrière-plan, quelques silhouettes pressées et, au centre de cette superposition, le battement d'une horloge murale qui a cessé de donner l'heure et s'est mise à compter autre chose. À l'hospice - ils disent « résidence » parce que cela rassure les enfants - on renomme tout pour que la chute paraisse une glissade. Les couloirs deviennent des « allées », la salle commune un « salon », et l'odeur de soupe de midi « un souvenir d'enfance ». Je suis là, chaque matin, à la fenêtre. Je fais l'inventaire. Les deux qui ont perdu la raison ne portent déjà plus de nom. Ils flottent à quelques chambres de la mienne, leurs regards flottent plus encore.

Parfois l'un d'eux me reconnaît : « Monsieur l'instituteur », dit-il, bien que je n'aie enseigné à personne si ce n'est à moi-même, dans des cahiers gris, l'art de ne rien laisser paraître. Le lendemain, il m'appellera Charles, puis « Maman ». Il y a dans leur bouche une petite fabrique de brouillard ; j'ignore quand elle s'est mise en marche, mais je surveille son avancée - de peur et d'envie. Reste Evelyne. Reste François. Je ne les ai pas vus depuis quarante ans. Le temps entre nous n'est pas un mur, plutôt une pièce où l'on n'a jamais osé allumer la lumière. On sait que les meubles sont là, on s'y cogne parfois, on longe les angles à tâtons. Je pourrais, en théorie, téléphoner. Les trompe-l'oeil les plus grossiers ont la forme d'une sonnerie. On s'y accroche comme à une corde.

Mais que dire ? « Bonjour Evelyne, c'est moi. Tu te souviens de l'été 1953 ? De la grange ? Du sac de jute ? » Ou bien à François : « Une faveur. Rends-moi ce que tu as pris. » On n'appelle pas la nuit pour lui demander de rendre le jour. Non : il faut une autre procédure. Dans mon armoire, sous les chemises pliées par Nora, l'aide-soignante aux mains savantes, j'ai un tiroir. Bois clair. Glissière grinçante. J'y garde un cahier à couverture noire, relié de fil. Sur la première page, un titre : L'Inventaire des vivants. En dessous, la liste des quatre noms. À côté de deux d'entre eux, un trait oblique, comme si une main pressée avait hésité entre barrer et souligner. J'écris lentement, crayon de papier, en appuyant assez pour que le graphite creuse un peu le papier.

Le creux m'aide à me souvenir. J'ai compris cela très tôt : ce qui marque doit physiquement entamer. Je commence toujours par Evelyne. Parce que l'ordre, chez moi, va de la lumière au détail, puis au secret, et qu'Evelyne est liée à une lumière très précise - celle d'un matin d'août sur la Loire, quand les eaux ont l'air de dormir debout. Nous avions quinze ans. Elle portait un foulard noué trop serré à la nuque, en signe de je-ne-sais-quelle rébellion. « Tu verras », disait-elle, « c'est simple : il suffit de marcher tout droit, le reste se déplace. » J'ai marché tout droit ; elle s'est déplacée.

Plus tard, elle a épousé un homme qui lui allait comme un manteau trop chaud, et j'ai appris par hasard qu'elle tenait une petite agence - « culturelle », disait la notice - où l'on fabriquait des biographies raccourcies pour des artistes impatients. Raccourcir la vie, Evelyne savait faire. François est d'une autre texture. Il a l'odeur du métal et le bruit des clés. On ne se défait pas de François, on lui échappe un temps. Quand j'étais au service militaire, il consignait dans un carnet les petites lâchetés des autres. Il avait la main sûre. Il notait sans juger, avec la patience d'un comptable méticuleux. Plus tard, il a troqué l'uniforme contre un costume, mais le carnet est resté quelque part dans sa tête. Il se tient, lui, à l'endroit où les vies se pèsent. Il a pesé la mienne à plusieurs reprises, sans que je le voie faire.

Dans la salle à manger, à midi, nous sommes neuf autour d'une table. Les conversations se fabriquent avec des chutes de phrases. Le sel est toujours trop loin, le pain trop mou. Nora me ressert la purée et me demande, comme chaque jour : « Vous écrivez encore, Monsieur Delmas ? » J'opine. Je pourrais lui lire, cela lui ferait plaisir, mais je me refuse à lui déposer sur la langue ce goût de fer. Je lui raconte autre chose : la Loire, le foulard d'Evelyne, la méticulosité de François - mais je change les noms, je dévie la lumière, je détourne les angles. On apprend ainsi à tuer sans laisser de trace : on déplace les pronoms.

L'après-midi, je descends au petit jardin. Il y a un banc récalcitrant qui se laisse apprivoiser si l'on s'assoit au troisième chevron en comptant depuis la gauche. À cette place exactement, l'ombre du tilleul coupe en deux la dalle de béton, et j'ai l'impression de m'installer à cheval entre ce qui fut et ce qui reste. Je n'attends personne. J'attends l'heure où la lumière se retourne. C'est le moment où le passé vous regarde en face : on voit tout ce qu'on a omis, volontairement, précautionneusement, par nécessité. Je reviens aux mots : je vais les tuer. Il y a longtemps, j'aurais trouvé cela trop dramatique, trop facile. Aujourd'hui, je sais que c'est la phrase la plus exacte que j'ai à ma disposition.

Non parce que je disposerais d'une arme - je n'en ai pas d'autre que ma main tremblante -, mais parce que je connais la matière dont ils sont faits : Evelyne est faite de récit, François de poids. On détruit l'une en redressant une histoire, on étouffe l'autre en retirant sa balance. Le plan - s'il faut employer ce mot - tient en trois chapitres. Premier chapitre : nommer. Il faut remonter les noms à leur source, les poser sur la table comme des objets qu'on aurait cessé de craindre, dire à voix haute ce que chacun a fait de moi, et que j'ai fait en retour. À mon âge, les secrets n'ont plus la même densité ; ils tiennent debout sans appui. On peut les entourer, les regarder par-dessus, comme un puits sans fond qu'on a cessé de redouter parce qu'on a compris que la corde n'a jamais été assez longue. Nommer, c'est commencer à desserrer la prise.

Deuxième chapitre : restituer. Ce que l'on nous prend ne disparaît pas ; cela se recompose ailleurs, sous d'autres formes, dans d'autres bouches. Evelyne a raccourci des vies pour gagner la sienne. François a pesé des lâchetés pour alléger la sienne. Restituer, ici, consiste à leur rendre exactement ce qu'ils ont distribué : Evelyne recevra l'intégralité d'une histoire, sans coupe ; François, le poids exact d'un geste ancien, sans équivoque ni atténuation. On ne se débarrasse pas des gens, on les rend à eux-mêmes avec une précision chirurgicale. Cela suffit souvent à les briser. Troisième chapitre : barrer. Dans le cahier, un trait net, droit, sans tremblement. On appelle cela tuer pour ne pas dire terminer. Les vivants ne s'achèvent pas ; ils se poursuivent. Il faut parfois leur opposer une limite propre, une clôture qu'ils ne franchiront plus, au moins dans l'espace que j'habite.

Ce soir, j'écrirai la première lettre. Elle sera brève. Chère Evelyne, il est temps que je t'offre ce que tu as refusé à tant d'autres : la totalité. Nous avons quinze ans, encore, au bord de l'eau. Tu ne coupes rien, tu ne résumes pas. Tu regardes. Je ne sais pas si je la posterai. Les lettres ont parfois pour seule vocation de tenir la main pendant que l'on traverse un couloir. Je repense à l'été 1953. À la grange, oui. Au sac de jute. À ce que j'ai vu sans le dire. Nous étions trois et, si l'on m'avait alors demandé qui j'étais, j'aurais répondu : personne. C'est encore le nom qui me convient le mieux. Un homme sans visage qui a appris à l'ombre des autres. Evelyne riait trop fort ; François se tenait à la porte, l'oeil enfoncé dans la pénombre. On s'est juré le silence, et l'on a tenu parole avec une exactitude admirable : on a tout oublié sauf l'essentiel.

Dans le couloir, la télévision de la salle commune crache des chiffres. On parle d'élections, de records de température, de guerre lointaine. On dirait des nouvelles d'un monde qui m'a quitté en douce. Je ferme la porte. Je m'assois à mon bureau. La lampe a une ampoule trop forte ; je la coiffe d'un mouchoir, un ancien truc d'atelier, pour adoucir la lumière. Le papier boit l'ombre, et ma main avance, millimètre après millimètre. J'écris, j'efface, j'écris encore. J'ai longtemps confondu écrire et s'excuser. Ce soir, j'essaie autre chose : écrire pour finir une phrase commencée il y a soixante-seize ans.

Au dos du cahier, j'ai glissé une photographie. Trois silhouettes devant une grange. Le soleil au zénith. L'ombre de la porte s'étire jusqu'à nos pieds. Je ne sais plus qui a cadré. Je reconnais la moue d'Evelyne - triomphale, presque cruelle - et le profil de François, trop net pour un garçon de cet âge. Moi, je suis flou. On dirait que je bouge. Comme si déjà je cherchais à sortir du cadre. Je n'ai plus peur des mots. Je n'ai plus peur des noms. Il me reste la discipline de l'horloge et la patience du papier.

Demain, j'écrirai pour François. Non pas pour l'accuser, il a de quoi se défendre, mais pour soupeser avec lui ce qui nous a fait. Je laisserai tomber, d'une hauteur exacte, ce que je n'ai pas dit. Je regarderai la balance se rompre. C'est ainsi que l'on tue quelqu'un qui vit de pesées : on lui impose un poids qu'il a lui-même inventé. Il est tard. Nora passera dans une heure pour éteindre la lumière et me rappeler les comprimés. Je les avalerai sans discuter. J'ai besoin de lucidité. Les morts que je prépare sont des morts propres, administratives, presque élégantes : je les retire de mon territoire, je les déclare inaptes à nuire, je les raye, enfin. Il n'y aura pas de drame. Il y aura un cahier, une lettre ou deux, un trait oblique qui deviendra net.

J'entends, dehors, un camion de livraison. Trois bips, marche arrière, silence. C'est l'heure où l'on apporte des choses qui n'appartiennent à personne, des caisses anonymes, des fruits sans saison. À quatre-vingt-onze ans, on apprend à vivre avec l'idée que tout finit par appartenir à l'inventaire. Les objets, les gestes, les gens. On dresse des listes, on rature, on remplace. C'est une activité d'homme calme. Je referme le cahier. Je caresse la couverture du plat de la main, comme on passe sur une planche avant de clouer. « Ne vous blessez pas », me dirait Nora. Je souris à l'idée. On se blesse sur ce qui dépasse. Ce soir, rien ne dépasse encore. Demain, peut-être, un clou apparaîtra, la pointe à nu. Alors il faudra marteler, une fois, deux fois, pas plus. Une main sûre, un geste droit.

J'ai quatre-vingt-onze ans. Il reste deux personnes que je dois achever. Je n'ai à ma disposition que la lumière, la mémoire et le papier. Cela suffira.

Le lendemain, je descends au jardin. Je refuse le banc à l'ombre. Je m'assieds en plein soleil, là où la clarté tape sur le crâne et ne laisse aucune place au doute. La lumière ici ne caresse pas, elle débusque. Elle brûle les dernières ombres du sac de jute. Nora passe avec son chariot de soins. Elle s'arrête, surprise de me voir exposé à cette brûlure.

- Vous écrivez encore, Monsieur Delmas ?

Je dis oui. Elle regarde le cahier, ouvert sur mes genoux. Elle ne lit pas les mots, mais elle voit les traits de crayon. Ces balafres sombres qui mangent le papier. Elle reste une seconde de trop, puis part, son pas un peu plus rapide.

Je regarde la photographie collée à la fin du cahier. Trois silhouettes devant la grange de 1953. Le soleil les fige encore dans leur trahison. Je passe le doigt sur le papier glacé. Le visage d'Evelyne tient encore, avec son sourire qui était déjà une condamnation. Celui de François aussi, avec ses yeux qui comptaient les points.

Je trace une ligne. Pas sur eux. À côté. Une ligne qui ferme le cadre, qui les mure dans leur été de jute pour l'éternité, loin de mon présent. Je referme le cahier.

Dans le tiroir de bois clair, sous les chemises blanches : deux traits obliques devenus nets. La liste est à jour.