Hamamélis
Jean Hurpy
private · edition
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2026
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littérature Formes courtes Hanamélis
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J'ai mal au cul. En fait, c'est une petite veine, à moitié à l'extérieur et à moitié à l'intérieur. C'est rien, mais ça fait mal. Pas une douleur qui cloue, plutôt une douleur qui suit. Elle est là le matin, elle est là le soir, elle est là quand je m'assieds, elle est là quand je me lève. J'ai une crème. La crème aide un peu. Il faut l'appliquer deux fois par jour, matin et soir, avec le doigt. C'est ballot.

Aussi, pendant que j'y pense, ma sœur a appelé hier. Comme tous les ans à cette période, elle fait l'ouverture de la pêche à la truite. Pas vraiment. C'est-à-dire qu'elle y va, elle prend sa canne, elle s'installe, mais je ne crois pas qu'elle ait jamais ramené une truite. Elle aime être au bord de l'eau le matin. C'est son affaire. On a parlé un moment. Elle m'a demandé comment j'allais. J'ai dit que ça allait. Je n'ai pas mentionné la veine.

Donc je reviens à mon sujet.

Il y a trois jours, vers onze heures du soir, j'étais dans la cuisine. Je rangeais quelque chose. Et j'en ai vu un. Sur le carrelage, près du pied de l'évier. Il n'était pas pressé. Il s'est arrêté une seconde, ou c'est moi qui me suis arrêté, et puis il a disparu derrière le meuble.

Je n'ai rien fait ce soir-là. Je me suis dit que j'aviserais.

J'aviserais. C'est ce que je me suis dit. Trois jours ont passé. Je n'ai pas avisé.

La crème ce matin n'était presque plus suffisante. Il faudra en racheter une. Ou essayer autre chose. Ma mère avait un remède. Quelque chose avec de l'hamamélis. Ou du marron d'Inde. Les deux peut-être. Elle jurait par ça. Je pourrais chercher. J'ai presque entendu sa voix en y pensant, mais pas assez pour savoir ce qu'elle disait exactement.

Je n'ai pas revu le cafard. Ce qui ne veut rien dire. La question est de savoir s'il est entré par quelque part ou s'il était déjà là. Et s'il était déjà là depuis combien de temps. Et s'il est seul. Et si et si… Ces questions ne sont pas urgentes. Enfin.

Je n'en ai pas parlé à Mme Fargeau du troisième. Je la croise parfois dans l'escalier. On se dit bonjour. Elle a un petit chien qui me regarde comme si j'avais quelque chose à me reprocher. Je ne lui ai pas parlé du cafard. Je ne vois pas comment on aborderait ça.

Mme Fargeau a un paillasson avec marqué BIENVENUE en grosses lettres. C'est le seul paillasson de l'étage. Les autres portes ont juste une porte. Le chien s'appelle Titus. Je l'ai entendu une fois par la porte. Ou alors j'ai entendu Mme Fargeau dire Titus, et j'ai décidé que c'était le chien.

Ce soir j'ai déplacé le meuble sous l'évier. Pas entièrement, juste de quoi regarder derrière. Il y avait de la poussière, un bouchon de bouteille, et une vis qui ne correspond à rien de visible dans l'appartement. Pas de cafard. Pas de trace particulière. J'ai remis le meuble en place.

La crème est en pharmacie. Il en existe plusieurs. Celle que j'ai s'appelle Titanoreine. C'est marqué sur la boîte avec un T majuscule et le reste en minuscules. Titanoreine. Je me demande qui a trouvé ce nom. Il y a aussi une marque générique moins chère mais je reste sur celle-là. On ne change pas ce qui fonctionne à peu près.

J'ai rappelé ma sœur pour lui demander le remède de maman. Elle a dit hamamélis en effet, mais sous forme de compresses, pas en crème. Elle a dit que ça se trouve en pharmacie. Elle n'a pas demandé pourquoi je voulais savoir.

Le lendemain matin j'ai regardé sous l'évier avant le café. Rien. J'ai regardé derrière le réfrigérateur aussi, avec la lampe du téléphone. De la poussière, un élastique. Rien d'autre.

Le café était trop fort. J'en ai quand même bu deux tasses.

À la pharmacie il y avait une queue. Une femme devant moi avait une ordonnance très longue, le pharmacien lisait, revenait, repartait vers les rayons. J'ai attendu. J'ai pris la Titanoreine et les compresses à l'hamamélis. Le pharmacien n'a fait aucun commentaire. C'est son métier.

Dans l'escalier le soir il y avait une affichette de la syndic. Réunion de copropriété le 14. Ordre du jour : ravalement de façade, assurance, divers. Divers. J'ai lu l'affichette deux fois. J'ai pensé que divers pouvait contenir beaucoup de choses. J'ai continué à monter.

Je n'irai probablement pas à la réunion. J'y vais une année sur deux environ. L'année dernière j'y étais allé. Il avait été question du local à vélos et de la minuterie de la cage d'escalier. La minuterie avait été rallongée de trente secondes. Tout le monde était d'accord. Ça avait pris quarante minutes.

Les compresses à l'hamamélis sont plus compliquées à utiliser que la crème. Il faut les imbiber, les plier, les maintenir en place un moment. Ma mère avait dû trouver un système. Elle n'en avait jamais parlé directement. C'est une chose qu'on ne dit pas, dans certaines familles. On dit hamamélis, on dit compresses, mais on ne dit pas pour quoi exactement.

J'en ai vu un deuxième. Cette fois dans le couloir, entre la salle de bain et la chambre. En pleine journée. Il allait vers la plinthe et il a disparu dedans ou derrière. La plinthe à cet endroit est légèrement décollée depuis longtemps. Je l'avais remarquée sans y faire attention.

Deux. Enfin, peut-être deux. C'est peut-être le même.

J'ai acheté des pièges. Des petites boîtes marron en carton, avec de la colle à l'intérieur et une odeur qui est censée les attirer. On les pose à plat contre les plinthes, dans les angles. Le mode d'emploi dit : vérifier toutes les 48 heures. Remplacer si saturé.

J'en ai posé quatre. Un sous l'évier, un derrière le réfrigérateur, un dans le couloir près de la plinthe décollée, un sous le meuble de la salle de bain.

Mme Fargeau m'a arrêté dans l'escalier. Elle voulait savoir si j'avais reçu l'affichette pour la réunion. J'ai dit oui. Elle a dit qu'elle espérait qu'on parlerait enfin de la porte du local à poubelles qui ferme mal depuis le mois de mars. J'ai dit que c'était possible. Elle a dit que ça devenait une question d'hygiène. J'ai dit oui. Titus me regardait. On s'est quittés sur le palier.

Une question d'hygiène. Je suis remonté chez moi.

Le premier piège, celui sous l'évier, au bout de 48 heures : rien. Celui derrière le réfrigérateur : rien. Celui du couloir : rien. Celui de la salle de bain : un, collé, mort, les pattes encore écartées.

Je l'ai regardé un moment. Puis j'ai fermé la boîte et je l'ai mise dans un sac plastique et le sac plastique dans la poubelle sous l'évier. J'ai replacé un piège neuf au même endroit.

Ma sœur a rappelé. Elle voulait savoir si l'hamamélis avait aidé. J'ai dit que c'était trop tôt pour le dire. Elle a dit que maman l'utilisait aussi pour les contusions. Qu'on pouvait en mettre partout. J'ai dit que c'était bien. Elle a dit qu'elle avait vu une truite cette année, dans le courant, mais qu'elle n'avait pas mordu. Elle avait juste été là, un moment, puis elle était repartie.

Je ne suis pas allé à la réunion de copropriété.

Le lendemain matin Mme Fargeau a frappé à ma porte pour me dire que la porte du local à poubelles avait été mise à l'ordre du jour sous divers et qu'elle avait obtenu qu'un devis soit demandé. Elle avait l'air satisfaite. Titus attendait dans le couloir. J'ai dit que c'était une bonne nouvelle. Elle est repartie.

Les pièges du couloir et de la salle de bain : un chacun. Celui sous l'évier : deux. Celui derrière le réfrigérateur : toujours rien.

J'ai racheté des pièges. J'en ai ajouté deux, un dans l'entrée et un sous le meuble de la télévision. J'ai aussi colmaté la plinthe décollée avec du mastic. Le tube de mastic était dans un tiroir depuis un déménagement précédent. Il était encore utilisable.

La Titanoreine est presque finie. J'en ai repris une boîte. J'ai aussi repris des compresses. Le pharmacien cette fois était différent, une femme, plus jeune. Elle n'a pas fait de commentaire non plus.

L'hamamélis aide un peu pour la douleur. La Titanoreine aide un peu pour le reste. Ensemble ils font quelque chose d'acceptable. Pas une guérison. Une gestion.

Ce matin j'ai vu Renard dans l'escalier. Renard c'est le nom du monsieur du dessous. Je ne connais pas son prénom. Il s'appelle Renard, c'est marqué sur sa boîte aux lettres. On se dit bonjour depuis quatre ans. Ce matin il m'a dit qu'il avait vu des blattes dans sa cuisine. Deux ou trois. Il avait l'air contrarié. Il m'a demandé si j'en avais vu de mon côté. J'ai dit non.

Je suis monté chez moi.

Renard a donc vu des blattes. Ce qui répond à une question et en ouvre d'autres. Ce n'est pas moi. Ou ce n'est pas que moi. Ou c'est l'immeuble et moi avec. J'ai regardé les pièges. Celui sous l'évier en avait trois nouveaux depuis deux jours.

Je n'ai pas rappelé Renard. Je n'ai pas son numéro. On ne s'est jamais donné nos numéros.

J'ai cherché sur internet la différence entre cafard et blatte. C'est la même chose. Blatte est le terme scientifique. Cafard est le terme courant. Renard dit blatte. Moi je dis cafard. Ça ne change rien à l'affaire.

Ma sœur a rappelé. Elle voulait juste savoir. J'ai dit que ça allait. Elle a dit qu'elle avait commandé des mouches pour la saison prochaine. Des mouches artificielles, pour la pêche. Elle les choisit par couleur et par taille selon la saison et la rivière. Elle m'a expliqué les différences. J'ai écouté. C'est son affaire.

Avant de raccrocher elle a demandé si j'avais des nouvelles de Renard. Je lui ai dit que je ne connaissais pas de Renard. Elle a dit le voisin, tu m'avais parlé d'un voisin qui s'appelait Renard. J'ai dit que non, que je n'avais parlé de personne. Elle a dit que c'était bizarre, qu'elle était sûre. J'ai dit qu'elle confondait peut-être. On a raccroché.

Je n'avais pas parlé de Renard à ma sœur. Je n'avais pas parlé des cafards non plus. Je n'avais parlé de rien de tout ça.

J'ai vérifié dans mon téléphone. Aucun appel à Renard. Aucun message. Aucun contact à ce nom-là. J'ai regardé quand même dans les anciens messages. Rien. C'est normal. Je n'ai pas son numéro.

Mme Fargeau a glissé un mot sous ma porte. Elle a vu une blatte dans le couloir commun, devant l'ascenseur. Elle pense qu'il faut alerter la syndic sans attendre. Elle demande si j'ai des informations de mon côté. Elle signe Mme Fargeau, avec son prénom en dessous : Gisèle.

J'ai posé le mot sur la table.

J'ai répondu à Mme Fargeau par un mot glissé sous sa porte. J'ai écrit que je n'avais rien remarqué de particulier. Que c'était peut-être une bonne idée de contacter la syndic. J'ai signé avec mon nom de famille seulement.

La syndic a envoyé un mail à tous les copropriétaires. Une société de désinsectisation interviendra le mardi suivant. Accès à tous les appartements nécessaire entre 9h et 17h. Présence non obligatoire mais recommandée.

J'ai noté le mardi sur un bout de papier que j'ai mis sur le réfrigérateur.

Le lundi soir j'ai retiré tous les pièges. Ils avaient fait leur travail. J'ai tout mis dans un sac poubelle. J'ai passé un coup de serpillière sous les meubles. J'ai rebouché deux petits trous dans la cloison de la cuisine avec du mastic. J'ai regardé l'appartement.

L'hémorroïde était calme ce soir-là. Pas absente, mais calme.

Le technicien est arrivé à 9h20. Il avait une combinaison et un appareil sur le dos. Il a fait le tour des pièces, il a traité les plinthes, sous les meubles, derrière le réfrigérateur, sous l'évier, dans la salle de bain. Il a dit de ne pas passer la serpillière pendant 72 heures. Il a dit que ça vient souvent des vides sanitaires ou des colonnes montantes. Il a dit que ce n'était pas une question de propreté.

J'ai dit que je comprenais.

Il est parti à 10h05. J'ai ouvert les fenêtres.

Ma sœur a rappelé le soir. Je lui ai dit que ça allait. Elle m'a dit qu'elle avait finalement sorti une truite. Petite, elle l'avait remise à l'eau. J'ai dit que c'était bien. Elle a dit qu'il faisait beau ce matin-là au bord de la rivière. J'ai dit que c'était bien aussi.

Avant de raccrocher elle a dit prends soin de toi. Je lui ai dit que oui.

Trois semaines après l'intervention je n'en ai plus vu. Les plinthes sont toujours en place. Le mastic a tenu. La plinthe décollée dans le couloir aussi.

La Titanoreine est finie. Je ne l'ai pas rachetée.

J'ai encore les compresses.

Je n'ai plus de pièges.

Je n'ai plus rien vu.

Je regarde quand même.