L'échelle de mon grand-père
Pierre Triboulet
private · edition
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2026
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littérature Des nouvelles L'échelle de mon grand-père
L'échelle de mon grand-père
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Il est midi, c'est l'été, c'est dimanche et c'est les vacances. Toute la famille est réunie dans la petite maison de mes grands-parents maternels, à Villeneuve-lès-Avignon, au vingt-trois montée du Fort.
Pour l'instant, ils sont tous dans la cuisine. Ils rigolent, ils parlent fort. Moi, je suis resté dans le couloir, juste au niveau de la cloison qui sépare la cuisine de la salle à manger.
Je peux voir en même temps ce qui se passe dans les deux pièces, et ce que je vois dans la salle à manger m'intéresse beaucoup plus que ce qu'il y a dans la cuisine.
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Sur la table ronde le couvert est mis, avec les entrées, la salade et, au centre, un grand plat. Et sur le plat il y a un gros poulet bien doré, c'est le gros poulet du dimanche. Mais ce qui me réjouit, c'est le chat. Il vient de monter sur la table et il s'attaque à une cuisse. Il se régale, et moi je me régale aussi par avance. Je vais au fond du couloir, je m'appuie contre la porte de la cave et j'attends avec impatience les réactions qui ne vont pas tarder.
Et voilà. Ma grand-mère entre dans la salle à manger et tout de suite elle hurle : « Au voleur ! » et puis elle se met à pleurer...
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Depuis quelque temps elle pleure souvent, elle pleure pour des riens ou pour n'importe quoi. Tous se précipitent à sa suite, mes cousins de Marseille, ceux de Nîmes, mon oncle, mon père et ma mère. Ils sont tous consternés, sauf mon père qui s'en balance... et moi, je ris comme un bossu, c'est bien l'expression qui convient...
Et puis j'entre à mon tour dans la salle à manger, je me calme et je vais m'asseoir à ma place, près de la fenêtre. Seule, une place reste vide, c'est la place de mon grand-père, le dos au buffet, à côté de ma grand-mère. Comme tous les dimanches, il s'est trouvé quelque chose à faire pour nous faire attendre. Tout le monde râle. Ça, c'est le cinéma du dimanche.
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Le chat est allé se cacher en emportant sa cuisse.
Au dessert, il y a des melons. Tous les matins depuis le début des vacances, mon cousin Jacques de Nîmes et moi allons nous promener innocemment du côté de l'abbaye, où nous entrons un peu par effraction, puis nous volons quelques melons bien à point. Et lorsque mon cousin les pose sur la table, il y a toujours un petit moment de silence embarrassé. Mais ça ne dure guère, tout le monde aime bien les melons...
Mon grand-père déguste sa part. Lui aussi sait bien sûr d'où ils viennent et je pense vraiment que ça rajoute à son plaisir.
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Il plie lentement sa serviette, il la roule et la glisse dans son rond de serviette sur lequel est gravé « Les Éparges ». C'est là qu'il a fait la guerre, en quatorze, dans les tranchées. La guerre, il en parle souvent... et ça emmerde tout le monde.
Mon grand-père prend son couteau pointu. Il a une drôle de façon de l'attraper, c'est à cause de ses mains déformées par l'arthrose. Puis il se cure les dents devant. Il le repose, il hoche la tête, il regarde ma grand-mère, il nous regarde et, en patois provençal, il nous envoie sa phrase énigmatique :
« Et moun escale, si me la faou, la nieu, per mounta sur lou couvert... te raben tout ! »
« Et mon échelle, s'il me la faut, la nuit, pour monter sur le toit... on vous prend tout ! »
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Personne ne sait pourquoi il n'a plus son échelle, personne ne sait s'il l'a prêtée à un voisin qui ne la lui a jamais rendue, ou si on la lui a volée, ou si elle s'est volatilisée... On lui a posé la question cent fois. Il hausse les épaules et passe à autre chose... jusqu'à la prochaine séance...
Seule ma grand-mère lui fait de temps en temps une réflexion acerbe, mais le plus souvent elle lui dit : « I sian mai, vieil coun ! » Ça veut dire : « Nous y revoilà ».
Mon grand-père se détend et il rit franchement... brusquement il penche la tête et il attrape le chignon de ma grand-mère avec ses dents. Elle se remet à pleurer, mais là c'est bien pour quelque chose.
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Cet après-midi, il a rendez-vous avec monsieur Vel. Monsieur Vel est un personnage considéré... il conduit des locomotives ! Ils vont parler de politique... j'ai entendu dire que monsieur Vel était un mec de gauche et qu'il embarquait mon grand-père... mais ce sont des histoires de grandes personnes. Pourtant, à ce moment-là, je trouve que mon grand-père a l'air bien fragile et instinctivement je n'aime pas beaucoup ce monsieur Vel.
7 / 10
C'est la nuit. Il n'y a pas de vent, il n'y a pas de souffle... le ciel est très haut, très pur, très étoilé, et tout n'est que silence.
Je suis assis sur un petit rocher, de l'autre côté de la rue, juste en face de la porte de la petite maison au vingt-trois montée du Fort. J'attends quelque chose, mais je ne sais pas quoi... je crois bien que j'attends que la porte s'ouvre et que mon grand-père sorte de la maison avec son échelle...
Il se dirige vers une petite porte, tout à gauche de la façade. Il ne m'a pas regardé, mais je sais qu'il souhaite que je le suive...
8 / 10
Nous sommes maintenant devant la porte de la remise. Mon grand-père pose l'échelle et il grimpe... je n'ai pas bougé et pourtant je grimpe avec lui... Ça, c'est l'avantage des rêves... Rien ne s'explique et tout est quand même normal...
Arrivé sur le toit, il pose l'échelle toute droite sur les tuiles et il continue de monter... Mon grand-père grimpe dans le ciel. Il a retrouvé toute sa vélocité, il est jeune, il grimpe de plus en plus vite et moi je le suis sur cette échelle dont les bras qui s'allongent sans cesse n'en finissent plus de trouer le ciel...
Et je me réveille en sueur.
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Il y a quelques années, en faisant du rangement, j'ai sorti du fond d'un placard une boîte en fer dans laquelle se trouvaient quelques objets que mes parents avaient rapportés de Villeneuve après la mort de mon grand-père... entre autres un vieux psautier que j'ai ouvert machinalement...
Sur la page de garde, quelques lignes avaient été écrites en biais : « J'aime passionnément les livres anciens, les vieux livres. S'il te plaît, prête-moi l'échelle de Jacob et j'irai chercher l'édition originale de la Bible... »
Il n'y avait pas de signature. Ce n'était pas l'écriture de mon grand-père.
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