1. Cézanne / Klein
Je connais bien Paul Cézanne. Il habite au 32 de la rue Stein et je le vois tous les jours au Pécuchet. C'est un longiligne, un distant, un sombre d'aspect qui peut s'éclairer subitement sur une idée ou un mot sans que rien le laisse présager. Son visage est piqué de poils raides en taches inégales et sans taille qui le renvoient aux mal rasés. Sa lèvre supérieure est presque glabre, lisse et blanche, elle attire le regard sur une bouche pourvue des commissures de l'ironique. Il est toujours loqueté comme un détrôné et je le soupçonne de laver ses costumes et lainages avec un programme coton.
Comme tous les grands solitaires il affectionne la compagnie des autres. Elle lui fournit un espace où il peut se vautrer avec délectation dans les plaisirs de la distance. On peut le traiter de vieux con bien en face et à haute voix, ça s'arrête à quelques centimètres, comme un crachat sur une vitre, on voit l'injure qui descend doucement jusqu'à ses pieds et l'insulteur, déconcerté par le changement de rythme, ne sait plus s'il doit avancer ou reculer.
Même s'il arrive à donner le change, il est totalement dépourvu de spontanéité. Il a développé un système compensatoire qui lui donne l'air de réagir, mais il n'est jamais en direct. Il digère avant d'éprouver et je suppose que c'est sa manière de jouir, une jubilation asymptomatique, invisible à l'oeil. C'est comme son allure de très vieux qu'il nourrit avec une canne et quelques détails que personne n'oserait imaginer comme les éléments d'une composition. En fait, il n'est pas plus âgé que moi. Il suffit d'écouter sa voix claire, cinglante ou douce, l'organe est en parfait état et produit un contraste étonnant avec son allure générale.
Pourtant, si on me demandait de le définir d'une phrase, je dirais que c'est un homme de coeur. Et c'est bien là tout le paradoxe, je ne peux pas le percevoir comme un calculateur. Il n'a pas d'intentions spéculatives, l'antinomie lui procure un plaisir bien réel. Il produit du non-dit qui s'efface ou se met en avant, fonctionne comme un appât et offre toujours une réponse satisfaisante aux questions qu'on ne lui pose pas. Cézanne est un ami. Il m'achète encore un peu d'herbe et quelques bricoles qu'il n'arrive pas à trouver ailleurs, mais il est de moins en moins consommateur. Si avec l'âge certains amassent et entassent, lui se sépare et se dépouille, en glissant doucement vers une figure sans besoin.
Je l'envie parce qu'il y a trois mois il a dispersé sa collection de cartes postales. Je suis de ceux qui pensent qu'il faut vraiment être con pour faire une collection. C'est un geste puéril qui caresse l'idée du tout avec, en prime, l'idée de le posséder. Et là, je n'entrevois que le bon côté, l'hypothèse improbable du collectionneur pur qui ne chercherait qu'un ultime ravissement. Je ne tiens pas compte du petit carnet où est inscrite et additionnée la valeur de chaque pièce.
La carte postale est un sommet du genre. Elle passe par la quantité, elle se mesure au nombre, au poids, avec des alibis culturels sur la mémoire et la conservation du patrimoine à faire tressaillir un anachorète. Pour Cézanne c'était tout autre chose. Une quantité insignifiante, qui tenait dans sa musette, et une idée du patrimoine réduite à quelques pans de murs sans qualité. Il n'avait cure des catégories, thèmes, régions et autres conventions. Une carte n'avait aucune valeur à ses yeux en tant que telle, pas plus que comme élément d'une série.
Elles possédaient toutes la même hauteur, à condition de représenter un homme ou une femme, condition unique mais impérative pour rejoindre sa musette. Il ne les cherchait pas, on lui en donnait, il en recevait ou prenait au passage pour constituer ce qu'il appelait son tas. Et pendant plus de dix ans, nous l'avons tous vu travailler son tas. Son intervention se situait dans l'appariement. Il était devenu un spécialiste du « deux », avec un art consommé de l'assemblage. Son idée n'était pas de faire des couples au sens classique du terme. Il ne s'agissait pas de marier ni de pousser vers une histoire. Il s'agissait de faire des « deux ». La nuance n'est pas simple. Le couple surgit immédiatement, induisant la fusion. Il nous fallut du temps pour comprendre.
Les séances se déroulaient le soir. Nous le savions bien plus tôt, à la manière dont il tenait sa musette. Il fallait attendre la fin, le dernier cercle. Colette fermait souvent l'établissement. Deux tables accolées. Un cercle. Il ouvrait sa besace et la retournait sur la table. Il n'y avait que lui qui touchait les cartes. Nous commencions à parler. À faire des couples, politiques, sexuels, absurdes, toujours avec une intention fusionnelle. Lui ne disait rien. Il fixait la table. Puis, quand nos voix faiblissaient, il prenait une carte. Et la recherche du « deux » commençait. Sa main éliminait. Les impossibles s'accumulaient. La tension montait. Vers la fin, plus personne ne parlait. Et parfois, soudain : c'était ça. Un relâchement des corps. Les têtes qui se relèvent. Indéniable.
Dans la majorité des cas, il ne trouvait pas. Il rangeait. Et nous restions avec nos projections.
Trois fois la séance faillit se conclure avec Sainte Thérèse d'Avila et Émile Zátopek. Nous étions convaincus. Majorité absolue. Nous avons insisté, débattu, poussé. Il ne lâcha rien. « Thérèse est une sportive de sur place qui monte en plateau, Émile est un mystique de la longue distance. Comment pourraient-ils se former ? » Personne ne répliqua. Il avait tranché.
Un portrait du général Franco. À chaque fois : « Je ne peux pas. » « Alors jette-la. » « Je ne peux pas non plus. »
Le plus incroyable ne fut pas qu'il se soit séparé de son oeuvre. Mais qu'il ait mélangé les « deux ». Tout redevint banal. Il distribua les cartes une à une. Comme des prospectus. Je refusai d'en prendre une.
L'ordre ne m'intéresse pas, il m'arrange. Il me donne un espace dans lequel je peux considérer le centre. On range pour éliminer les redondances, pour arriver au vase et au bouquet de fleurs qui contient toute la nature. Ce matin j'ai acheté des tulipes jaunes. L'une a la tige brisée et sa corolle retombe jusqu'à toucher la faïence. J'ai posé le vase au centre de la table. Je n'y toucherai plus. Jusqu'à ce que tous les pétales soient tombés.
Le temps est là dans toute sa nudité. Pendant plusieurs jours je vais vaquer, dormir, me préparer une fricassée de foies de volaille et discuter au Pécuchet. Ailleurs il y a la guerre, des morts et des naissances, mais les pétales tomberont un à un. Quand tout sera fini, je débarrasserai. Et je laisserai la table se reposer quelques jours avant de recommencer.
Klein était à la fois comme Matisse, un sans sueur, et comme Cézanne toujours en train de chercher. Ça fait dix ans qu'il a disparu et il me manque toujours. Il est mort d'une crise, en pleine méditation. La médecine a conclu à une faiblesse du coeur. Il faisait du caisson, de la planche à clous et s'exerçait à un grand nombre de pratiques, toujours à la recherche d'une hypothétique vérité, à la différence de Cézanne qui, lui, cherchait des vérités.
Je ne vois pas bien comment le coeur peut lâcher en pleine méditation. L'idée que je m'en fais, c'est le calme absolu. En fait je le soupçonne d'avoir réussi à se suicider sans aucun instrument, juste par la pensée et la volonté, juste pour voir si c'était possible. Ça paraît invraisemblable, irréalisable, mais j'en suis presque certain. J'avais de longues conversations avec lui, ou plutôt il me parlait beaucoup, et la mort revenait souvent. Pas comme une angoisse mais comme une expérience.
Ce n'est qu'il y a peu que je me suis rendu compte de ce que je faisais. En lisant une recette. J'ai pris soin de réécrire les mots et de les afficher sur le mur. La liste est claire : dépecer, trancher, étêter, griller, hacher, découper, chauffer, réduire, désosser, piquer, couper, roussir. Une salle de torture. Avec le même but : faire sortir le sublime.
Quand j'en ai parlé à Colette, elle m'a dit : « Je vais te faire un aveu Paul, et il n'y a qu'à toi que je puisse dire ça. Avant d'éplucher une pomme de terre ou une carotte, je la tiens dans ma main, juste un instant, pour qu'elle sache bien que je la reconnais comme être vivant. » Puis elle a ajouté : « Un jour Klein est entré dans la cuisine alors que j'épluchais un navet. Il m'a pris le navet des mains et m'a dit : vous n'épluchez rien. »
2. Gogol parle
Aujourd'hui, je sais pourquoi il y a eu des procès. Le pouvoir a besoin de fixer une limite, créer un sommet de l'horreur pour effacer le reste. My Lai n'était qu'un massacre ordinaire. Tout ce qui ne peut pas se nommer. Les thérapies collectives sont pour les spectateurs. Jamais pour les acteurs.
J'ai vu des bites tranchées, encore tièdes, alignées comme des bâtonnets sur une table d'écolier, par paquets, pour apprendre les dizaines. J'ai vu des femmes écartées au vagin retroussé et rempli de terre, des morceaux d'enfants dans les mains d'un moqueur, des oreilles, des yeux, des bouts sans nom. Il faut être là et sentir la pestilence qui fait vomir pendant des heures, regorger des choses qu'on ne peut même pas penser avoir dans son corps et qui se mélangent aux larmes, au sang et à la merde.
Le corps se vide sans contrôle, tout se fond dans les cris, la pisse, pendant que des mains ridicules tentent désespérément d'essuyer d'indélébiles traces. Tout est liquide, il n'y a plus de corps, plus d'esprit, on s'écoule dans l'immonde. Mais pour les autres, ces images n'ont pas de sens. Elles les renvoient à leur imaginaire, à d'autres images qu'ils savent rendre tolérables.
À l'hôpital, on m'a dit que j'avais essayé de m'arracher la langue. Je sais bien pourquoi. Les mots ne sont pas seulement incapables de dire, impuissants et misérables, ils trahissent. C'est là que se trouve l'intolérable. Je voulais tuer cette langue qui ne pourrait jamais dire. Aujourd'hui, ce sont les parleurs qui m'attirent. J'ai besoin d'eux, d'entendre leur musique, de voir les lèvres bouger. Qu'importe ce qu'ils racontent, j'écoute la mélodie, avec parfois des mots qui viennent crever comme des bulles.
J'ai complètement perdu le goût et l'odorat. Je ne perçois plus le parfum d'une femme ou la senteur d'une soupe. La nourriture n'est plus qu'une texture dans ma bouche. Je n'ai plus jamais faim. J'ai appris à manger avec une horloge. Mais dans cette disparition, c'est l'odeur des livres qui me manque le plus. Je sais qu'elle existe et je la cherche en vain avant de commencer une lecture. Enfant, je pouvais passer des heures dans la bibliothèque, sans lire, juste à me remplir de l'exhalaison qui sortait des murs.
En rentrant, l'armée m'a gardé six mois à l'hôpital, dans un service de psychiatrie. J'en suis sorti debout, visible, sans vomir ni trembler, mais sans voix. Un tour de force chimique remarquable si l'on considère mon état à mon arrivée. Ils avaient réussi à m'emmurer. J'étais sans fuite. Étanche. Plus rien ne sortait. S'il ne me reste aucun souvenir de ces six mois, j'ai une mémoire parfaite de mes premiers trente mètres hors de l'hôpital.
J'ai compté mes pas, sans me tromper, jusqu'à trente et un. Pour arriver à un banc. Je m'y suis assis. Il y avait une poubelle verte. J'y ai déposé mon sac avec mon dossier médical et mes deux boîtes de médicaments. Ensuite c'est plus flou. La gare. Le voyage. Jeanne, ma soeur. La voiture. La banquette arrière. Et tout l'édifice qui s'écroule dans la bile et les excréments.
J'ai reconnu ma soeur et la maison, mais le reste ne me disait rien. J'avais oublié la mort de nos parents. Jeanne était encore dans le deuil. Elle remplit son vide avec mes morceaux, mes terreurs et tout ce qui sortait de mon corps. Elle me prit à pleines mains. Elle me ramassait chaque jour.
Pendant la première année, elle me traîna chez tous les psychiatres de la ville. Ils n'avaient que des boîtes de médicaments à offrir. Et c'était exactement la seule chose que j'étais encore capable de faire : refuser.
Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais ce refus était la seule raison pour laquelle j'étais encore en vie. Ils ne pouvaient rien. Je n'étais pas de leur ressort. Le mal n'était pas une couche qu'il suffisait d'enlever. Il avait pris l'espace. Comme une amputation. Jeanne finit par le comprendre. Elle me laissa immobile. Et construisit autour de moi une protection.
Je vomissais toujours. La terreur ne me quittait pas. Puis il y eut le cube. Je ne sais plus comment l'idée est arrivée. Mais elle s'imposa. Je m'y suis accroché. Pendant des mois. Le mal était une boule informe. Je lui ai donné une forme. Le cube. Une manière de contenir. De ranger. Ce n'était pas une pensée. C'était un geste. Une obsession. Et l'obsession a fait office de construction. Petit à petit, les vomissements diminuèrent. Le calme apparut. La séparation commença.
Il me fallut deux ans pour m'entrevoir avec un peu de conscience. Il y avait vraiment eu une séparation en deux. Et cette situation n'avait que des avantages. Ce que certains appelaient folie était pour moi une guérison. J'étais redevenu normal. Un simple fou. J'avais retrouvé une définition. Je gardais des crises. Horribles. Mais je me jurais de ne pas y toucher. Un accord.
Après plusieurs années, les choses se stabilisèrent. Nos parents nous avaient laissé une fortune. Je décidai de partir en Europe. Ce fut irrépressible. Depuis la sortie de l'hôpital, l'irrépressible est devenu une forme de religion. Je le respecte. Sans discussion.
Je suis arrivé chez Matisse un quinze septembre. Il m'a accueilli sans poser de questions. Comme Jeanne. Nous communiquions par écrit. Avec plaisir. La première chose que j'ai faite, c'est de changer d'identité. Je suis devenu Gogol. Un geste irrépressible.
Je ne peux toujours pas parler mon histoire. Mais je parle. Un peu. Le soir. Au Pécuchet. L'irrépressible revient. Mais je peux le repousser. Avant, il me saisissait. Maintenant, je peux rentrer chez moi, m'allonger, attendre. Mais les crises sont toujours là. Avec la même intensité. Les démons sont encore jeunes.