Géranium
Odile Foss
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2026
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Géranium 1

La tige centrale du géranium a grossi pendant l'hiver. Aux noeuds, elle fait des renflements durs, presque des articulations. L'écorce se soulève par endroits. Elle ne tombe pas. Elle reste là, entrouverte. J'ai passé l'ongle dessous : c'était vert.

Il y a une branche morte depuis l'été dernier que je n'ai pas retirée. Elle ne gêne pas. Les autres poussent autour.

Le réveil sonne à 6h15. Je l'entends depuis la cuisine où je suis déjà. Les jumelles ne se lèvent pas avant 7h. Franck part à 7h30. Entre 6h15 et 7h la maison est à moi.

Je lis. Ce matin Welcome Home, page 47. Berlin dans un endroit du Nouveau-Mexique dont je ne retiens jamais le nom, une fenêtre, la lumière du matin sur un sol en terre battue, une femme qui traverse la pièce. Je relis le passage deux fois. La deuxième fois je lève les yeux sur ma propre cuisine, le carrelage beige, la cafetière sur le feu.

Je referme le livre à 6h52.

En prenant mon manteau je m'arrête devant le géranium. Je pose deux doigts sur la terre. Sèche en surface. J'aurais dû la changer en mars. Avril maintenant. La branche morte est là, grise clair, presque blanche par endroits. Les autres branches continuent autour, elles n'ont pas l'air de la remarquer.

Je ne touche pas la branche morte.

Je ferme la porte.

À 7h48 la voiture s'insère dans le bouchon du mardi au rond-point de la Croix-Luizet. Par la vitre un homme sur le trottoir tire doucement sur la laisse d'un chien qui refuse d'avancer. Le chien résiste, les pattes plantées dans le béton. Ils restent figés dans mon rétroviseur pendant que j'avance par à-coups. Le feu passe au vert. Je ne saurai pas comment ça s'est terminé.

Le lycée est à onze minutes en voiture quand il n'y a pas de bouchon. Ce matin c'est dix-neuf. Dans le parking une Clio verte est là depuis trois semaines à la même place, l'air ni en panne ni abandonnée, juste anormalement immobile au milieu du mouvement des autres voitures. Je la regarde en passant.

La salle des profs sent le café réchauffé et autre chose que je n'ai jamais identifié. Ça fait vingt-trois ans. J'ai demandé à Martine une fois. Martine n'avait rien senti de particulier. J'ai demandé à Rémi. Pareil. Je n'ai plus demandé.

Martine a posé son grand sac en toile beige sur la chaise à côté d'elle, verrouillant la place comme tous les matins. Avant c'était un sac rouge, plus petit. Je ne me souviens plus exactement quand le beige a remplacé le rouge. Personne ne lui a jamais rien dit pour la chaise. Moi non plus. Ce n'est pas que ça me dérange. C'est que je remarque.

Sur le mur à hauteur d'épaule une tache couleur café ou thé, je ne sais pas, nettoyée en novembre, revenue en décembre. Maintenant personne ne la regarde plus. Moi si, de temps en temps, pour voir si elle a changé. Elle a peut-être légèrement foncé sur les bords. Je n'ai pas pensé à la photographier quand elle était fraîche, pour comparer.

Rémi parle à voix haute de sa gouttière dans la Drôme. Les autres écoutent à moitié. Moi j'écoute en regardant la tache.

Nadia est entrée sans dire bonjour, a posé ses affaires, est ressortie. C'est nouveau depuis février. Avant elle disait bonjour à tout le monde, même les jours difficiles. Personne n'en parle. Peut-être que personne d'autre n'a remarqué, ou peut-être qu'ils ont remarqué et décidé de ne pas en parler. Je ne sais pas faire la différence entre les deux.

Il y a seize chaises dans cette salle pour vingt-huit enseignants. Les assises sont en plastique orange, elles datent d'avant mon arrivée. Le orange a pâli inégalement selon les chaises, certaines sont presque beige, d'autres ont gardé une couleur plus franche. J'ai cherché une logique dans la répartition. Je n'en ai pas trouvé.

La sonnerie retentit alors que mon café devient trop froid.

Dans la salle des premières il faut ouvrir Musset. On ne badine pas avec l'amour, acte deux, scène cinq. Perdican à genoux devant Camille, les bras ouverts, la voix qui tremble. J'ai lu les indications de mise en scène dans trois éditions différentes. Elles disent toutes quelque chose de légèrement différent.

Je peux expliquer la scène. La replacer dans le romantisme français, les codes du théâtre de 1834, la question de la sincérité chez Musset, le parcours officiel s'intitule les jeux du coeur et de la parole, j'ai préparé six séances là-dessus. Je peux faire ça.

Je ne comprends pas le geste.

Pas de l'intérieur. Pas comment on tombe à genoux devant quelqu'un pour lui dire qu'on l'aime, pas comment on décide que c'est la forme juste, pas d'où ça vient exactement, ce débordement, cette exhibition du sentiment. Je peux le contextualiser. Je ne peux pas l'habiter.

Lena dit que c'est romantique. Je note le mot au tableau. Mehdi dit que Perdican est ridicule. Je note ça aussi. Les deux mots côte à côte, romantique et ridicule. Je demande si les deux peuvent être vrais en même temps. Les élèves réfléchissent.

Ce que je pense, je ne le dis pas en classe. Je pense que Rosette meurt parce que le dispositif dramatique le demandait. Que Musset avait besoin qu'elle meure, parce qu'il fallait une conséquence visible aux jeux des deux autres, et qu'il a utilisé ce personnage comme on déplace une pièce sur un échiquier. Ce n'est pas dans le parcours. Je dis autre chose. Je dis que Musset cherche à montrer les conséquences réelles des jeux sentimentaux, que Rosette représente la sincérité absolue face aux ambiguïtés de Perdican et Camille.

C'est défendable.

Ce n'est pas ce que je pense.

À dix heures le bruit de la cour monte d'un coup par la fenêtre ouverte. Je reste seule dans la salle pour corriger des copies. La plupart des élèves ont écrit que la tension entre les personnages vient des sentiments refoulés. C'est ce qu'on leur a appris à dire. Ce n'est pas faux. Je mets des notes correctes.

Avec les terminales ensuite : méthode de dissertation. Comment construire un plan qui serve le propos sans s'imposer à lui. Une structure qui ne se voit pas. Une élève demande ce que ça veut dire. Je dis que la structure doit disparaître derrière ce qu'elle porte. L'élève note. Je ne suis pas sûre que ça l'ait satisfaite. Je ne suis pas sûre d'avoir bien expliqué.

À la cantine le bruit résonne différemment que dans la salle des profs, plus dur, moins absorbé. Martine parle de sa fille qui passe le brevet en juin. Je connais cette fille depuis qu'elle a onze ans à travers les récits de Martine, je ne l'ai jamais vue. Je sais qu'elle aime le cheval, qu'elle a eu une angine en novembre, que sa chambre est en désordre. C'est une connaissance particulière, faite de détails que Martine juge importants à raconter, qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux que la fille jugerait importants sur elle-même. Thomas ou Thibault - je n'arrive pas à mémoriser son prénom, il est là depuis septembre - parle d'un problème avec une classe de seconde. Je mange ma salade de lentilles froide.

L'après-midi s'étire. Musset à nouveau à quatorze heures, le motif de la mort par amour, les visages divisés entre l'écoute et l'ennui. Je les regarde. Je note mentalement lesquels semblent touchés, lesquels semblent indifférents. Pas pour juger. Parce que je remarque.

Puis l'heure de permanence dans la salle des profs désertée, les chaises orange presque toutes vides. Je reprends Welcome Home, page 51. Berlin dans une chambre d'hôtel quelque part, un robinet qui goutte dans la salle de bain. La cadence des gouttes, régulière, une toutes les quatre secondes à peu près. Berlin a compté.

Je lis ce livre depuis plusieurs années. J'ai une façon particulière de le lire - lentement, en reculant parfois, en relisant certains passages plusieurs fois non pas pour les comprendre mieux mais parce que quelque chose résiste, pas un problème à résoudre, juste quelque chose qui ne finit pas tout de suite. Je n'ai jamais relu Musset comme ça.

À seize heures la lumière plus jaune de la fin de journée entre par les fenêtres côté ouest, coupant la salle des terminales en deux. Deux élèves baignent dans l'or, les autres restent dans l'ombre. Inès pose une question sur la différence entre le point de vue interne et la focalisation interne. C'est la même chose. J'explique pourquoi les deux termes existent pour dire la même chose, Genette, les années soixante-dix, la volonté de précision terminologique. Inès dit d'accord. J'ai une note là-dessus quelque part dans un carnet. Je ne l'ai pas retrouvée.

Moins le quart. La sonnerie. Les couloirs se vident. Le tiroir du bureau reste ouvert de deux centimètres, le scotch marron toujours là. Je n'ai pas re-signalé le tiroir.

Dans le parking la Clio verte est encore là, même place, même angle. Je regarde sous l'essuie-glace. Pas de ticket. Pas de vignette.

Dans la voiture je rouvre Welcome Home à la page 51, relis le passage du robinet. Une goutte toutes les quatre secondes. Berlin avait compté. Je referme le livre. Je démarre.

Le bouchon au rond-point de la Croix-Luizet est moins long qu'à l'aller, sept minutes au lieu de dix-neuf. L'homme et le chien ont disparu. La pharmacie en face du feu rouge clignote, vert puis éteint, vert puis éteint, sans intervalle régulier. Le feu passe au vert.

La maison sent les pâtes. Franck est dans le salon, les jumelles côte à côte sur le canapé avec leurs téléphones. Elles disent bonsoir sans lever les yeux, elles lèvent les yeux un peu après, quand elles ont fini leur phrase ou leur pensée ou ce qu'elles regardaient. Franck demande si ça s'est bien passé. Je dis oui.

En passant dans l'entrée je m'arrête devant le géranium. La branche morte toujours là, grise clair presque blanche. Les autres branches continuent autour. J'aurais dû changer la terre en mars. Puis mai.

Je passe.

On mange des pâtes. Les jumelles parlent d'une fille de leur classe qui a dit quelque chose à quelqu'un d'autre et que ça a créé une situation. Je n'ai pas tout suivi, les noms se ressemblent. Franck pose une question, elles répondent, la conversation continue. Je fais la vaisselle après. L'eau est bien réglée ce soir.

Les jumelles se couchent à vingt-deux heures, Franck peu après. La maison reprend une qualité particulière - pas le silence exactement, le réfrigérateur, une voiture dehors de temps en temps, le voisin du dessus - mais les bruits humains proches ont cessé.

J'allume la lampe de chevet. Je reprends Welcome Home.

Page 52. Berlin marche dans une rue la nuit, une épicerie encore ouverte, un homme qui dort dans une entrée d'immeuble enroulé dans une couverture marron. Berlin note la couverture, la façon dont elle est roulée autour des épaules, serrée, méthodique, comme si l'homme avait appris à faire ça. Puis Berlin entre dans l'épicerie acheter quelque chose à boire - elle ne dit pas quoi - et quand elle ressort l'homme est toujours là et elle ne le regarde plus, elle tourne dans une autre rue.

Je relis ce passage. Puis encore une fois. Ce n'est pas la même chose que de relire Musset. Musset je peux le relire en cherchant quelque chose de précis, un argument, une formulation utile pour le cours. Berlin je la relis parce que quelque chose résiste.

Page 58. Un bus tôt le matin, presque vide. Une femme avec un enfant endormi sur ses genoux. La tête de l'enfant bouge avec les cahots, la mère pose la main dessus parfois pour stabiliser sans réveiller. Je n'entre plus dans la chambre des jumelles le soir. Ce n'est pas une décision que j'ai prise, c'est arrivé. Deux ans peut-être.

Page 63. Un jardin avec un mur de pierre, des herbes dans les interstices. Berlin s'arrête sur une plante petite, presque invisible dans une fissure, elle ne sait pas comment elle fait pour tenir là, entre les pierres, sans terre visible, sans eau apparente. Elle ne tire pas de conclusion là-dessus. Elle passe à autre chose.

Page 67. Un aéroport, en transit. Des gens qui regardent les écrans d'affichage toutes les deux minutes et d'autres qui ne les regardent pas. Berlin appartient à la deuxième catégorie. Elle ne regarde pas les écrans parce qu'elle sait que l'heure ne changera pas à force de regarder.

Page 71. Je repose le livre un moment. La lampe de chevet éclaire le plafond, une tache de lumière jaune, ovale, pas tout à fait centrée. Elle est là depuis qu'on a emménagé.

Page 74. Berlin dans un train de nuit. Des lumières isolées dans le noir par la fenêtre, une ferme, un poste électrique. Elle note leur durée dans le champ de vision. Elle dit qu'elle aime les trajets de nuit parce que personne ne lui demande rien.

Page 78. Une chambre habitée trois semaines dans une ville qu'elle ne nomme pas. Une fenêtre qui donnait sur un mur gris clair avec des traces d'humidité en haut à gauche. Berlin dit qu'elle a fini par aimer cette chambre, pas pour ce qu'elle était mais parce qu'elle la connaissait complètement, chaque défaut, chaque bruit, la façon dont la lumière changeait selon l'heure.

Page 81. Les notes deviennent plus courtes. Le bus s'est arrêté longtemps au bord d'une route. Personne n'a demandé pourquoi. La femme à la table d'à côté commandait toujours la même chose. Je ne lui ai jamais parlé. Ce matin la lumière était différente. Je ne saurai pas pourquoi.

Je m'arrête de lire. Il reste des pages. Je pose le livre dos en l'air sur la table de nuit. Franck pense que ça abîme la reliure. Je continue.

J'éteins la lampe.

La tache ovale au plafond disparaît avec la lumière. Je sais qu'elle est là quand même, pas tout à fait centrée. Franck a changé de position, le matelas a bougé légèrement, sa respiration a changé de rythme pendant quelques secondes puis est revenue. Plus lente que la mienne.

Kévin qui entre toujours avant-dernier dans la salle, depuis deux ans, je ne lui ai jamais demandé pourquoi. Le sac beige de Martine à la place d'une personne. Le tiroir ouvert de deux centimètres. La Clio verte - la semaine prochaine.

La branche morte du géranium. Les autres qui poussent autour. Trois ans, pas un chiffre pair. Deux ans ça serait une logique, quatre ans aussi, trois ans ça tombe entre les deux. La terre a l'air bien pourtant.

Le robinet au Nouveau-Mexique. Une goutte toutes les quatre secondes. Elle avait compté.

Quelque chose sur les chaises orange. Inégalement.

Ce soir il y avait une réunion au lycée. Elle a duré plus longtemps que prévu.

La maison était silencieuse en rentrant. Tout le monde dormait.

J'ai allumé la lumière de l'entrée.

Le pot était renversé. La terre éparpillée sur le carrelage, les racines à l'air. La branche morte sur le côté, séparée du reste.

Je suis restée debout devant.

J'ai éteint la lumière.

Je suis restée debout dans le noir devant le géranium par terre.

La branche morte était là quelque part dans le noir, sur le carrelage, parmi la terre répandue. Je ne bougeais pas. Je ne savais pas si je cherchais la branche dans le noir ou si j'attendais autre chose ou si je n'attendais rien.

Géranium 2

La tige centrale du géranium a grossi pendant l'hiver. Aux noeuds, elle fait des renflements durs, presque des articulations. L'écorce se soulève par endroits. Elle ne tombe pas. Elle reste là, entrouverte. J'ai passé l'ongle dessous : c'était vert.

J'ai eu mes règles ce matin.

Je l'ai su avant de voir le sang. Une lourdeur basse, cette annonce sourde dans le ventre, pas encore une douleur, plutôt son ombre. Aux toilettes, j'ai baissé ma culotte. Le sang était là, épais, sombre sur les bords, rouge vif au centre, brillant. L'odeur est venue avant tout le reste - métallique, ferreuse, animale, une odeur de fond de corps, d'intérieur, une odeur qu'on ne confond avec rien d'autre.

Je regarde toujours.

Sur le coton blanc, un petit caillot brun foncé. J'ai posé deux doigts juste au-dessus du pubis. La peau résistait, puis cédait un peu. En dessous quelque chose battait lentement. La douleur est montée par vagues, du centre vers les cuisses, puis de nouveau vers le ventre. Pas aiguë. Profonde. Une chose ancienne qui travaille sans phrase.

Je suis restée assise. Entre mes jambes la chaleur, l'humide, cette sortie lente qu'on ne commande pas. Je me suis touchée avec deux doigts. Ce n'était pas seulement du sang - plus épais par endroits, filant, presque transparent mêlé de rouge, comme quelque chose qui se défait, qui se liquéfie lentement. J'ai regardé mes doigts. Je les ai sentis. L'odeur plus forte alors, plus close, plus animale encore. J'ai changé de protection, replié l'ancienne, lavé mes mains. Avant de sortir j'ai appuyé ma paume contre mon bas-ventre, fort, comme si l'on pouvait contenir quelque chose en posant la main dessus.

Je fais ça depuis mes treize ans.

J'ai mis un pantalon sombre. Non par peur, par vieille prudence, un geste automatique dont je ne pense plus rien. Ces jours-là je marche un peu autrement. Rien que quelqu'un puisse remarquer. Avec une attention logée dans les vêtements, dans ce qui se passe en dessous, cette chose chaude et humide qui continue pendant que je fais autre chose, pendant que je prépare le café, pendant que je mets mon manteau.

Franck dormait encore. Les filles aussi.

J'ai traversé l'appartement avec ce poids en moi. Franck sait parfois que j'ai mes règles - s'il me voit prendre un cachet, si je le dis. Mais il ne sait pas ce qui se passe à l'intérieur d'un pantalon, dans la continuité exacte d'une matinée ordinaire. Personne ne le sait vraiment. Je ne suis même pas sûre que ce soit un secret. C'est plutôt une chose sans destinataire.

Le premier jour est le plus lourd, le plus dense, le plus rouge. L'odeur est tranchante, ferreuse, une acidité de viande fraîche. Le deuxième, le sang garde son épaisseur mais la douleur se déplace, devient moins profonde. Le troisième quelque chose change - le sang s'éclaircit, tire vers le rosé par moments, vers le brun à d'autres, et l'odeur vire elle aussi, perd son tranchant, devient plus sourde, plus close, terreuse, comme de l'humus resté trop longtemps sous des feuilles mortes. Le quatrième jour on croit que c'est fini. Ça ne l'est pas. Il reste quelque chose, des traces, du brun clair sur le coton, une humidité qui hésite à finir. Le cinquième presque rien, mais je garde une protection. Par méfiance envers mon propre corps qui pourrait changer d'avis.

Avant il y a les signes. Les seins d'abord - pas une douleur franche, une présence, le tissu du soutien-gorge qui frotte différemment, qui existe. Si je pose la main dessus je sens quelque chose de plus dense, de plus lourd, comme si le corps accumulait. Puis le ventre gonfle d'une plénitude qui ne ressemble ni à la faim ni au trop-mangé. Le corps prévient, prépare sa perte.

Les jumelles ont eu leurs règles à treize ans, toutes les deux, à deux semaines d'écart.

Pour la première, elle n'a rien dit. Je l'ai compris à sa manière d'entrer dans la salle de bain, de fermer la porte trop vite. J'ai frappé. Elle a tardé à répondre. Quand elle a ouvert j'ai vu - le tissu serré dans ses mains, la macule sombre qui avait traversé le coton. Je lui ai donné ce qu'il fallait. J'ai lavé ce qu'il fallait laver, à l'eau froide - jamais d'eau chaude, l'eau chaude cuit le sang, fixe le fer dans les fibres. Nous avons peu parlé. Je ne sais pas si j'ai bien fait. Ma mère n'avait pas dit grand-chose non plus - elle m'avait donné ce qu'il fallait, dit que c'était normal, que parfois ça ferait mal, que ça passerait. C'était vrai. Ce n'était pas assez. Ce que je n'ai pas dit à ma fille, ce que ma mère ne m'avait pas dit - que cela durerait trente ans, que chaque mois le corps ferait ce travail sans demander l'heure, sans tenir compte des cours, des repas, des conversations, qu'il faudrait continuer à parler, enseigner, répondre, débarrasser la table, attendre le bus, avec ça en dessous, avec cette odeur sur soi que les autres ne sentent pas, avec cette chaleur dans les vêtements que personne ne partage.

Une fois, en classe, j'ai senti quelque chose lâcher d'un coup. Un flot bref, chaud. J'étais debout devant les élèves. J'ai terminé ma phrase. J'ai attendu qu'ils baissent les yeux sur leur copie, puis je me suis tournée vers le tableau. Personne n'a rien vu.

Aujourd'hui, entre deux cours, je suis allée aux toilettes du couloir du bas, celles que les élèves n'utilisent pas. J'ai changé debout, une main contre le mur carrelé, froid sous la paume. Le sang avait séché sur les bords, brun foncé, presque noir. L'odeur du sang sec n'est pas celle du sang frais - plus fermée, plus concentrée, plus basse, une odeur qui reste dans les narines longtemps après. J'ai roulé la protection dans du papier toilette, je l'ai mise dans la petite poubelle métallique. Sur le rebord de la fenêtre, il y avait toujours ce Bic sans capuchon, là depuis des semaines.

Je suis sortie. Le couloir était plein d'élèves. J'avais mon pantalon sombre, mon visage habituel.

À la cantine j'ai mangé debout près de la fenêtre. Les collègues parlaient du conseil de classe. J'ai répondu au bon moment. La douleur était passée dans le bas du dos, large, insistante, descendait vers les hanches. Je connais cette douleur. Elle ne m'apprend plus rien.

L'après-midi, avec les troisièmes, nous finissions Une vie. Jeanne vieillie, seule, enfermée dans ce qu'il reste. Je lisais à voix haute. Ma voix avançait dans la salle pendant que mon ventre se serrait par endroits, brièvement, un poing qui se referme puis lâche. J'ai continué à lire. Ma voix ne change pas. Elle n'a jamais changé pour ça.

Un garçon au fond a demandé pourquoi Jeanne ne partait pas.

J'ai dit que c'était une bonne question.

Pendant qu'ils répondaient j'appuyais mon avant-bras contre mon ventre, l'air de réfléchir. Il aide un peu. Il ne résout rien. J'ai pensé au corps de Jeanne - ce corps écrit par un homme, observé de l'extérieur, deviné, organisé, jamais vraiment habité. Maupassant voyait beaucoup. Mais il regardait depuis l'autre rive.

En rentrant je me suis arrêtée devant le géranium.

Une fois j'ai cassé une tige sans le vouloir. Il en est sorti un suc presque clair, vert à peine, collant, qui sentait fort - âcre, végétal, pas désagréable, une odeur qui reste sur les doigts longtemps. La tige a suinté quelque temps, puis le bord s'est desséché. Blanc, ensuite gris. La plante reprenait sa vie à côté.

Elle perd aussi, mais autrement. Les feuilles jaunissent par les bords, se replient, tiennent encore, puis tombent. Les fleurs durent moins. Elles s'ouvrent, rouges, presque trop rouges - puis les pétales pâlissent, se froissent, deviennent translucides par endroits, on voit presque les nervures en dessous, puis le point qui les tenait lâche. Elles tombent sur la terre et brunissent là, en silence.

La terre était sèche en surface. En dessous je ne sais pas. J'aurais dû la changer en mars. Je ne l'ai pas fait. Avril est presque passé. Les racines doivent être serrées, blanches, enroulées contre le pot. Je ne les vois pas. Je sais qu'elles sont là.

Le soir, Franck m'a demandé si ça allait.

J'ai dit oui. Ce n'était pas faux.

Il a posé la main sur mon épaule en passant. Un geste bref, déjà tourné vers autre chose. Les filles mangeaient en regardant leurs téléphones. La lumière tombait sur la table, sur les assiettes. J'ai mangé, débarrassé, répondu. Mon ventre restait lourd, chaud. Le corps ne fait pas de pause. Il ne sait pas ce qu'est une pause.

Après le dîner j'ai fait la vaisselle. L'eau chaude sur les mains. Franck regardait quelque chose sur son téléphone, par moments il parlait, je répondais. Deux présences dans la même pièce avec des phrases entre elles. J'ai regardé l'eau savonneuse partir dans la bonde. Grise, tiède, sale de presque rien.

J'aurais voulu prendre un bain. Je n'en prends jamais ces jours-là. À cause de l'eau - l'idée que le sang se défasse autour de moi, se disperse. Alors j'ai pris une douche. L'eau chaude sur le dos, sur le ventre. J'ai posé mes deux mains à plat sur mon ventre. L'eau descendait le long de mes jambes avec parfois une teinte rose très légère, aussitôt disparue. Mon corps ces jours-là est plus difficile à oublier.

Je me suis séchée. J'ai mis un vieux tee-shirt, un pantalon de pyjama sombre. Dans le couloir les chambres des filles étaient fermées. Une ligne de lumière passait sous la porte de notre chambre. Je suis restée là quelques secondes, sans raison. Je ne me sentais ni triste ni heureuse. J'étais debout dans le couloir avec ce corps que j'habite depuis quarante-trois ans, ce corps qui fait ce qu'il a à faire, souvent sans moi.

Avant de me coucher je suis repassée devant le géranium. Dans le noir on ne voyait plus les fleurs. La branche morte à droite se confondait avec le reste. Pourtant je savais qu'elle était là. Le rouge aussi était là, retiré dans l'obscurité. J'ai posé deux doigts sur la terre.

Sèche en surface.

En dessous, quelque chose continuait.