Le slip de Rockefeller
Jean Hurpy
private · edition
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2026
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Le slip de Rockefeller
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Il y a des voyages qu'on ne choisit pas vraiment. On dit qu'on part, on achète un billet, on fait un sac, et puis quelque chose d'autre commence, qu'on ne saura nommer que plus tard, assis dans un appartement à fixer un objet posé sur une étagère.
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Olivier Ferdinand avait vingt et un ans cet été-là. Une petite frappe de l'intellect, rat de bibliothèque de Sainte-Geneviève qui s'exprimait en notes de bas de page. Il était arrivé à New York avec un carnet vierge dans la poche. La ville l'avait cueilli autrement. Ce n'était pas de la littérature. C'était une décharge de chaleur et de bruit, une moiteur qui lui rappelait qu'il avait un corps, et que ce corps ne s'expliquait pas.
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Il errait. Il entrait dans des cafés, commandait des cafés trop longs, regardait les gens. La matière était inépuisable et il ne savait pas quoi en faire.
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Le 12 juillet, en fin d'après-midi, il aperçut l'affiche. The Rockefeller Legacy. A Life in Objects. Il entra. Peut-être pour la clim. Les salles se succédaient, tableaux hors de prix, meubles beaux, d'une beauté froide. Il se laissait porter, lisait les cartels distraitement. Dans la dernière salle, le bureau reconstitué. L'acajou, le cuir sombre, les lampes à abat-jour vert. Sur le mur, le portrait de Sargent. Rockefeller regardait un point au-dessus de la tête du visiteur, avec le regard de ceux qui ont possédé la moitié du globe.
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En reculant d'un pas, Olivier remarqua l'autre cadre. Plus petit, encadré avec un soin disproportionné. Derrière la vitre épaisse, épinglé sur un fond de velours gris, un sous-vêtement masculin. Blanc, ou qui avait été blanc, jauni aux coutures. Paris, 1923. Le premier slip rapporté en Amérique par Abby Rockefeller. Le cadeau offert à son mari. Olivier lut le cartel deux fois. Resta longtemps dans cette salle.
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C'est en cherchant les toilettes qu'il se perdit. Un couloir, une porte, un autre couloir. Il chercha une sortie, en trouva plusieurs, toutes fermées. S'assit sur le sol, le dos contre le mur. Son coeur tapait un peu trop fort. La nuit devait être tombée depuis longtemps.
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Il se releva. Il retrouva la salle du bureau. Ses doigts ripèrent sur le métal du cadre. Il se coupa au pouce, et quand il força la vitre une goutte de son sang tomba sur le velours gris. Il n'essaya pas de l'effacer. Le tissu était rêche. Une odeur de poussière et de naphtaline. Il mit le slip en boule, le fourra dans la poche intérieure de sa veste. Il reposa le cadre vide par terre, la vitre contre le sol. La nuit fut longue. Le lendemain matin, un concierge le trouva dans le couloir principal. Il s'excusa, expliqua qu'il s'était perdu. Une heure plus tard, la police arriva. Un vol. Une seule chose dérobée. Il sortit dans la chaleur du matin. Personne ne lui posa de questions.
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À Paris, il posa le slip sur l'étagère de son bureau, entre deux livres. Pas encadré. Juste là. Les années passèrent. Il déménagea plusieurs fois. À chaque déménagement le slip voyageait avec lui. Parfois, en pleine nuit, il se levait pour le toucher. Le tissu devenait de plus en plus gris, de plus en plus fragile.
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Il ne parla jamais de ce vol à personne. Le slip est toujours là, calé entre Dostoïevski et Ponge. Il ne sait plus très bien.
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