Puis un matin quelque chose a cédé. Je ne sais pas quoi. Je me suis levé et j'ai vomi presque immédiatement.
J'ai vomi dans l'évier puis dans les toilettes puis dans l'évier à nouveau. À un moment je ne savais plus où aller. Je passais d'une pièce à l'autre en me tenant aux murs. Mon ventre se contractait sans me demander mon avis. Les spasmes arrivaient avant la nausée. Mon corps savait avant moi.
Très vite il n'y a plus eu de nourriture. Puis plus d'eau. Puis plus rien.
Pourtant les contractions continuaient.
Le ventre remontait jusque sous les côtes. Les muscles se tordaient. La gorge s'ouvrait comme pour laisser passer quelque chose de beaucoup plus gros que ce qui sortait réellement. Je produisais des bruits que je ne me connaissais pas. Des râles, des grognements, des sons animaux. À certains moments j'avais l'impression que quelque chose essayait de me retourner entièrement. Comme si le corps cherchait à se mettre à l'envers.
Mes yeux pleuraient sans arrêt. Mon nez coulait. La salive tombait de ma bouche. La sueur traversait mes vêtements. Tout fuyait. Tout coulait.
J'étais devenu poreux.
Je ne contrôlais plus rien.
Vers midi je me suis retrouvé assis dans la douche. Je ne me souviens plus avoir pris cette décision. Je m'y suis retrouvé.
L'eau tombait sur moi. Je regardais l'eau disparaître dans la bonde. Pendant des heures peut-être.
L'eau entraînait des traces jaunes, des filaments troubles. Je regardais cela partir. Mon corps continuait son travail.
Par moments un spasme me pliait brutalement en deux. Mon front touchait presque mes genoux. Puis cela relâchait. Quelques secondes de calme. Puis une autre secousse arrivait.
Je me suis aperçu que je surveillais désormais mon propre corps comme on surveille un animal dangereux. Je ne lui faisais plus confiance. Je ne savais pas ce qu'il allait faire dans la minute suivante.
Je suis resté longtemps à regarder mon corps. Pas comme on regarde son propre corps. Comme on regarde quelque chose trouvé là.
Mes jambes étaient couvertes d'une chair pâle que je reconnaissais sans vraiment la reconnaître. Des gouttes descendaient lentement le long des tibias. Les poils étaient plaqués contre la peau. Les genoux semblaient plus gros que d'habitude. Tout paraissait légèrement déplacé.
Je posais les yeux sur ma main. Je la connaissais. Mais je n'arrivais plus à l'associer complètement à moi. Les doigts tremblaient. Les veines apparaissaient davantage. La peau semblait plus fine.
Je regardais cette main pendant plusieurs minutes comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre.
Puis une nouvelle contraction traversait le ventre. Le corps se repliait brutalement. La tête descendait. Les épaules se fermaient. Les muscles travaillaient avec une violence qui ne me concernait plus.
J'ai touché mon visage. Ma peau était chaude. Puis froide. Puis chaude à nouveau.
J'avais beau rester sous le jet depuis des heures, je ne me sentais jamais propre. C'était même l'inverse. Plus l'eau tombait, plus j'avais l'impression que quelque chose remontait. Pas une odeur de transpiration. Pas une odeur de vomi. Quelque chose de plus ancien. Comme si l'intérieur du corps possédait sa propre odeur. Une odeur habituellement enfermée. Une odeur qui profitait maintenant de chaque ouverture. Je respirais et je la retrouvais. Je baissais la tête et je la retrouvais. Elle semblait sortir de ma bouche, de ma peau, de mes yeux.
Les liquides circulaient. Tout semblait traverser tout. Je ne contenais plus rien. Je laissais simplement passer.
Je pouvais sentir mon coeur battre. Je pouvais sentir mes intestins bouger. Je pouvais sentir des contractions dans le dos, dans le cou, jusque sous les côtes. Habituellement ces mouvements restent silencieux. Ce jour-là ils occupaient tout l'espace.
À un moment j'ai essayé de penser à autre chose. N'importe quoi. Un souvenir. Une rue. Un visage. Une conversation. Mais rien ne tenait. Les images apparaissaient puis étaient immédiatement recouvertes par une sensation physique. Une contraction. Une brûlure. Un battement. Une vague de chaleur. Le corps reprenait tout. Comme une marée. Il n'acceptait plus aucune concurrence. Il occupait la totalité de l'espace.
Je regardais mes mains. Puis mes jambes. Puis la buée sur la paroi de la douche. Puis mes mains à nouveau.
À plusieurs reprises j'ai essayé de me relever. Chaque fois quelque chose m'a ramené au sol. Les jambes tremblaient. Le champ de vision se rétrécissait. Des points noirs apparaissaient devant mes yeux. Mon coeur battait avec une violence irrégulière. J'entendais son rythme dans mon cou, dans mes tempes, jusque dans mes dents.
Je sentais parfois mon coeur cogner dans la poitrine. Avec une violence presque comique. Comme s'il refusait lui aussi d'abandonner. Comme s'il répétait inlassablement :
Je regardais l'eau tomber sur mes genoux. Elle glissait le long de mes tibias, contournait les chevilles puis disparaissait. Les secondes avaient perdu leur forme habituelle. Elles ne s'ajoutaient plus. Elles s'étiraient.
Je regardais l'eau couler entre mes pieds. Elle disparaissait dans la bonde avec une régularité parfaite. Aucun effort. Aucune hésitation.
Je regardais encore mes mains. Je regardais encore l'eau. Je regardais encore la vapeur.
Je restais assis là. Le dos contre le mur. Les jambes repliées. Les yeux ouverts.
Je regardais ma main. Une simple main. Cinq doigts. Quelques os. Quelques tendons. Quelques vaisseaux. Et pourtant quelque chose qui continuait à fonctionner pendant que moi-même je m'effondrais.
Je trouvais seulement le corps.
Encore le corps.
Toujours le corps.
Assis sous la douche, vidé, épuisé, incapable de dire depuis combien de temps j'étais là, je regardais cette opération se poursuivre avec la précision tranquille d'un phénomène naturel. L'eau continuait de tomber. Le coeur continuait de battre. Le monde continuait.
Je m'appelle Aurélien Pottier.
Je suis mort le 12 ou le 13 avril.