le rat pygmée de rizière à lon
Jean Hurpy
private · edition
privateedition.fr
2026
lire
littérature Violette le rat pygmée de rizière à longue queue télécharger le texte
le rat pygmée de rizière à longue queue
lire
← couverture
À Lanco, je suis resté trois jours pour voir un papillon que je n'ai pas vu.
On m'avait donné son nom sur un papier plié en quatre, avec une indication vague : après la pluie, près des fossés, quand la lumière baisse. Je l'avais recopié dans mon carnet avant de partir, puis j'avais gardé le papier quand même, comme si l'écriture de quelqu'un d'autre pouvait contenir une précision que la mienne avait perdue.
1 / 9
Je suis arrivé en fin d'après-midi. La gare routière était presque vide. Un chien était assis au milieu du passage, immobile, le regard levé vers le plafond de tôle. Il ne guettait rien, il ne bougeait pas, il restait simplement la gueule grande ouverte. De la bave claire coulait sur son poitrail, mais il ne semblait pas s'en apercevoir. Derrière les vitres, les mouches s'étaient toutes regroupées dans un seul coin, formant une masse noire et vibrante qui ne cherchait plus à s'envoler. J'ai marché jusqu'à une petite pension près de la route principale.
2 / 9
La chambre donnait sur une cour étroite. Il y avait un évier, une chaise en plastique, une couverture brune pliée au pied du lit. Dans l'obscurité du placard, quelque chose a gratté brièvement contre la cloison avant de se taire. Sur le mur, près de la lampe, plusieurs traces grises formaient des arcs légers. J'ai pensé à des insectes écrasés, mais l'odeur de la chambre, une odeur de poussière rance et d'urine ancienne, disait autre chose.
3 / 9
Le premier soir, je suis sorti après la pluie. J'ai longé les fossés, entre les hangars et les maisons basses. Des flaques retenaient la lumière du ciel. Sous les lampes, des insectes venaient frapper le verre puis tombaient sur le sol. Je les regardais sans les reconnaître.
Dans mon carnet, j'ai noté des choses sans importance : une aile transparente collée à une vitre, une tache jaune sur une pierre, une femme qui secouait une nappe devant sa porte, trois enfants arrêtés devant un pneu rempli d'eau. Le papillon ne venait pas.
4 / 9
Le deuxième jour, je suis allé à la poste. J'avais une lettre dans mon sac depuis mon départ. Elle était écrite, pliée, glissée dans son enveloppe. Il ne manquait qu'un timbre. L'employée l'a posée sur la balance. Elle a dit : vingt-cinq grammes. Tout juste. J'ai acheté le timbre. Je l'ai gardé dans la main.
Je pensais que si je le collais, l'enveloppe dépasserait le poids autorisé.
5 / 9
L'employée n'a rien ajouté. Elle a rangé la balance, puis elle a regardé derrière moi. Quelqu'un attendait avec un paquet entouré de ficelle. Je me suis écarté. Le timbre est resté dans ma main.
Dehors, le vent avait séché le trottoir par endroits. Je suis resté devant la boîte aux lettres. Elle était rouge, légèrement cabossée. Une fente noire ouvrait au milieu une ligne très nette. J'ai remis l'enveloppe dans mon sac.
6 / 9
L'après-midi, je suis retourné vers les fossés. J'ai observé une chenille sombre sur une planche humide, deux coléoptères renversés près d'un seuil, une plume prise dans les herbes. J'ai essayé de ne penser qu'à cela. Aux pattes. Aux antennes. Aux mouvements minuscules.
Le troisième jour, il a plu très tôt. L'eau avait déplacé la poussière sur les bords de la route, soulevant un air âcre qui me piquait la gorge. Des herbes fines tremblaient contre les talus. Je suis resté longtemps près d'un hangar fermé, à l'endroit qu'on m'avait indiqué. Je ne savais plus exactement ce que j'attendais.
7 / 9
Le papier avec le nom du papillon s'est ramolli dans ma poche. Les lettres se sont un peu effacées. J'ai pensé que ce n'était pas très grave, puisque je n'avais rien vu.
Le soir, dans la chambre, j'ai sorti l'enveloppe. Le timbre était resté dans mon carnet, entre deux pages humides. Je l'ai posé sur la table, à côté de la lampe. Il semblait plus petit que le matin.
8 / 9
L'enveloppe pesait vingt-cinq grammes. Je savais que ce n'était pas exact.
9 / 9