Souvenirs
Jean Hurpy
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2026
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Souvenir 47 (V.3)

Ce matin-là, j'ai dit : caca prout, merde, pute. Pas à quelqu'un. Dans la cuisine. Comme on essaie quelque chose.

*

Je ne sais plus dans quel ordre ils sont arrivés. Les trois mots, je veux dire. Il me semble que c'était caca prout d'abord, parce que c'est le plus ridicule et que le ridicule arrivait souvent en premier. Mais je ne suis pas sûr. Peut-être merde, puis les deux autres. Peutêtre les trois ensemble, comme une formule. Ce dont je suis sûr : personne n'a rien fait.

*

Ma mère dit : Edouard, gifle le petit, il recommence. Mon père ne répondit pas tout de suite. Ma mère dit : j'ai les mains dans l'évier. Mon père ne se leva pas.

*

L'évier était à gauche en entrant dans la cuisine. Un évier en inox, deux bacs. Le robinet avait un défaut, il gouttait si on ne le fermait pas jusqu'au bout. Ma mère le fermait toujours jusqu'au bout.

Mon père ne le fermait jamais tout à fait. Le matin, si mon père était passé avant elle, le robinet gouttait. Je ne sais plus si le robinet gouttait ce matin-là.

*

Mon père estimait que les gros mots étaient du vocabulaire. Cette phrase, je l'ai entendue plusieurs fois. Pas ce matin-là seulement. D'autres matins, d'autres situations. Il la disait sans insister, comme un fait établi. Les gros mots étaient du vocabulaire. Le vocabulaire s'accumulait. Plus on avait de mots, plus on pouvait s'exprimer. C'était simple. Ma mère était institutrice. Elle ne disait pas que mon père avait tort. Elle disait : arrête. Ou elle ne disait rien.

*

Je reviens sur ce matin parce qu'il me semble qu'il y avait quelque chose que je n'ai pas compris sur le moment. Pas un enseignement. Pas une leçon. Quelque chose de plus petit. Une disposition des personnes dans la pièce, peut-être. Mon père assis. Ma mère debout, dos tourné. Moi entre les deux, à la table. Ou peut-être juste le fait que personne ne m'ait giflé.

*

Ce n'était pas une victoire. Je n'avais pas l'impression d'avoir gagné quelque chose. C'était plutôt l'absence de quelque chose qui aurait dû arriver et n'arrivait pas.

Une gifle, dans ce cas, aurait eu du sens. Elle aurait signifié que les mots avaient un poids, qu'on ne pouvait pas les poser n'importe où sans conséquence. Sans la gifle, les mots restaient là, dans la cuisine, sans destination précise.

*

Mon père dit : pute, c'est le plus faible des trois. Il avait son journal. Il ne l'avait pas ouvert encore ou il venait de le refermer, je ne sais plus. Il dit : pute, c'est déjà usé. Merde peut encore servir. Caca prout, c'est autre chose. C'est du son, pas du sens. Ma mère ne répondit pas.

*

Du son, pas du sens. J'ai pensé à cette formule longtemps après, sans lui donner de nom. Ce que je retenais, c'est que les mots pouvaient être des choses différentes selon comment on les regardait. Du sens ou du son. Des outils ou des matériaux. Des armes ou des bruits. Mon père semblait croire qu'on pouvait choisir. Que c'était une question de connaissance, d'inventaire. Plus on connaissait de mots, plus on avait de choix. Je n'étais pas certain qu'il avait raison. Mais je n'avais pas les mots pour dire pourquoi.

*

Ma mère essuya ses mains sur le torchon accroché à la poignée du four. Elle posa un bol devant moi. Elle dit : bois, tu vas être en retard. Je bus. Le chocolat était trop chaud. Je me brûlai la langue. Je ne dis rien.

*

Voilà ce dont je me souviens avec précision : la brûlure sur la langue, et le fait de ne rien dire. Le reste, je le reconstitue. L'ordre des répliques. La position des corps. Le journal, la cravate pas encore nouée, le robinet. Je ne sais pas ce qui est exact et ce qui est ajouté.

*

Ce matin-là ressemblait à d'autres matins. C'est ce que je voulais dire quand j'ai dit : c'était souvent comme ça. Pas exactement pareil. Les mots changeaient. Parfois il n'y avait pas de gros mots. Parfois ma mère ne répondait pas du tout. Parfois mon père était déjà parti. Mais la structure restait. Ma mère à l'évier. Mon père avec son journal. Moi à la table. Et quelque chose qui aurait pu arriver et n'arrivait pas.

*

Caca prout, merde, pute. Trois mots dans une cuisine. Mon père assis. Ma mère debout. Le robinet, peut-être. Le chocolat trop chaud, certainement. Et personne qui gifle personne.

*

La mienne, c'était : caca prout, merde, pute.

Un essai sonore, disais-je. Un test. Une façon d'occuper la cuisine, peut-être. Ou d'exister dans la cuisine d'une façon qui ne soit pas simplement être assis à la table à attendre le chocolat. Mais peut-être que je surinterprète. Peut-être que c'était juste des gros mots.

*

Mon père dit, avant de partir : si tu veux que ça marque, il faut un mot qu'on n'attend pas. Quelque chose de précis. Turpitude, par exemple. Ma mère dit : arrête. Mon père eut un léger sourire. Pas moqueur. Plutôt satisfait de quelque chose qu'il était seul à voir. Il mit son manteau. Il noua sa cravate devant la petite glace dans l'entrée. Il sortit.

*

Turpitude. Je ne connaissais pas ce mot. Je ne demandai pas ce qu'il voulait dire. Ce n'était pas le moment, ou je ne savais pas que c'était le moment. Plus tard, je le cherchai dans le dictionnaire. Caractère de ce qui est moralement bas et honteux. Bassesse, infamie. Je ne vois pas bien comment on l'aurait utilisé dans la cour d'école.

*

Peut-être que c'était ça, l'écart entre mon père et ma mère. Mon père donnait des mots qui ne trouvaient pas leur place. Ma mère savait quels mots

trouvaient leur place et craignait ceux qui ne la trouvaient pas. Moi, je disais caca prout. C'était peut-être une troisième position. Ni l'accumulation ni la prudence. Juste le son, dans la bouche, le matin, avant l'école.

*

Ce matin-là dura ce qu'il dura. Je finis mon chocolat. Je mis mon cartable. Ma mère vérifia si j'avais mes affaires. Je ne me souviens plus de ce qu'elle dit. Quelque chose de pratique, sans doute. Le cahier, le manteau, les chaussures. Je partis.

*

Je ne sais pas ce qui se passa après dans la cuisine. Si ma mère finit de faire la vaisselle. Si elle resta un moment à la table. Si elle pensa à quelque chose en particulier. Je ne lui ai jamais demandé.

*

Ce matin-là, il faisait froid ou il faisait doux, je ne sais plus. C'était un matin de semaine, avant l'école, donc entre septembre et juin. Un mardi ou un jeudi, j'ai l'impression, mais je n'en suis pas sûr. Il ne se passa rien d'extraordinaire. Personne ne gifla personne. Mon père dit un mot que je ne connaissais pas. Ma mère se tut ou dit arrête. C'est tout.

*

Sauf que je reviens dessus.

*

Il y a peut-être une raison simple : c'est le premier matin dont je me souviens avec cette précision partielle. Je veux dire : je me souviens de certaines choses avec précision et d'autres pas du tout, et l'écart entre les deux me semble signifier quelque chose que je ne sais pas nommer. La brûlure sur la langue, par exemple. Je me souviens exactement de ça. Le chocolat trop chaud, et le fait de ne rien dire. De ravaler. Et puis le mot turpitude, que je n'ai pas demandé à comprendre. Ces deux choses ensemble. Ravaler et ne pas demander. C'est peut-être ce matin-là.

*

Ou peut-être pas. Peut-être que je construis quelque chose qui n'existait pas. Une cohérence après coup. Un sens que le matin n'avait pas. Ce matin n'avait probablement pas de sens. C'était un matin.

*

Ma mère avait les mains dans l'évier. Mon père avait son journal. J'avais dit caca prout, merde, pute, et personne ne m'avait giflé, et le chocolat était trop chaud, et je m'étais brûlé la langue et je n'avais rien dit. Voilà ce que je sais avec certitude. Le reste, je l'ai ajouté.

*

Il y a une version de ce matin où ma mère se retourne.

Elle sort les mains de l'évier, elle les essuie sur le torchon, et elle se retourne et elle me regarde et elle dit quelque chose que je n'arrive pas à entendre. Dans cette version, elle prend position. Elle dit quelque chose qui tranche entre mon père et moi, ou entre les mots et le silence, ou entre le son et le sens. Quelque chose de définitif. Mais dans ma mémoire elle ne se retourne pas. Elle dit gifle le petit et j'ai les mains dans l'évier et c'est tout. Elle reste dos tourné. Je ne sais pas laquelle des deux versions est vraie. Je ne suis pas sûr que ça change quelque chose.

*

Mon père, dans une autre version, se lève. Il pose son journal, il tire sa chaise, il traverse la cuisine, il pose la main sur mon épaule ou il me regarde de haut ou il dit autre chose que ce que je rapporte. Dans cette version, il y a un geste physique. Une présence corporelle qui manque dans ma mémoire. Dans ma mémoire, il reste assis. Il parle, mais il reste assis. Ce n'est pas de l'indifférence. C'est autre chose. Une façon d'être là sans être là, ou d'être là autrement.

*

Ce que je ne sais pas reconstituer : le bruit de la cuisine. Le robinet, peut-être. Les bruits de la rue si la fenêtre était entrouverte. Ma mère qui fait quelque chose dans l'évier, ça fait un bruit. Le journal de mon père, quand il tourne les pages. Peut-être la radio, il y avait parfois la radio le matin.

Dans ma mémoire, le matin est silencieux sauf pour les voix. Mais ce n'est pas possible. Les matins ne sont pas silencieux.

*

Si je devais écrire ce matin sans le commenter, ça donnerait quelque chose comme ça : Caca prout, merde, pute. Gifle le petit, il recommence. J'ai les mains dans l'évier. Pute, c'est le plus faible des trois. Arrête. Bois, tu vas être en retard. Et puis les bruits. Et puis les gestes. Et puis chacun part de son côté. Mais je ne peux pas écrire ça sans le commenter. Je ne sais pas écrire le matin sans ajouter ce que je pense qu'il signifie. Alors je le commente et en même temps j'essaie de voir ce que le commentaire déforme.

*

Et pourtant. Et pourtant quelque chose s'est passé ce matin-là qui fait que je reviens dessus. Une disposition particulière. Un alignement. Mon père avec son vocabulaire, ma mère avec ses mains dans l'eau, moi avec mes trois mots, et personne qui gifle personne et le chocolat brûlant et la langue brûlée et le silence après. Quelque chose dans cet alignement que je n'arrive pas à lire entièrement.

*

J'ai essayé de demander à ma mère. Pas directement. Je n'ai pas dit : tu te souviens de ce matin-là où j'avais dit caca prout. Je lui ai demandé si mon père pensait vraiment que les gros mots étaient du vocabulaire comme les autres. Elle a réfléchi un moment. Elle a dit : il pensait que les mots ne valaient que par leur usage. Qu'un mot n'était pas sale en lui-même. Elle a ajouté : moi je pensais qu'il avait peut-être raison en théorie et tort en pratique. Je lui ai demandé ce qu'elle voulait dire. Elle a dit : en théorie, un mot est un mot. En pratique, certains mots ferment des portes.

*

Ce que mon père pensait, je ne lui ai pas demandé. Il est mort avant que je pense à le lui demander. Ou il était là et je n'ai pas pensé à le lui demander. Je ne sais plus dans quel ordre. Ce que je sais : je ne lui ai pas demandé.

*

Alors je travaille avec ce que j'ai. Ce matin-là, une cuisine, trois mots, deux positions, personne qui gifle personne. Mon père qui dit pute c'est le plus faible et turpitude par exemple. Ma mère qui dit arrête et bois tu vas être en retard. Moi qui ravale la brûlure sur la langue et ne dis rien. C'est peu. C'est beaucoup. Ça dépend de ce qu'on cherche.

*

Ce que je cherche, je ne suis pas sûr de le savoir.

Peut-être simplement tenir le matin assez longtemps pour voir ce qu'il contient. Pas le résoudre. Pas en tirer une conclusion. Juste le tenir.

*

Il y a une chose que j'ai oubliée de mentionner. Avant de partir, mon père a posé la main une seconde sur le haut de ma tête. Il n'a rien dit. Un geste bref, sans appui, pas vraiment une caresse. Juste la main posée une seconde et retirée. Je ne sais pas ce que ça voulait dire. Je ne suis pas sûr que ça voulait dire quelque chose. Peut-être rien. Un geste du matin, comme d'autres gestes du matin. Mais je m'en souviens. Autant que de la brûlure sur la langue.

*

Les matins suivants ressemblèrent à ce matin. Pas identiques. Ressemblants. Il y eut des matins sans gros mots. Des matins sans journal. Des matins où ma mère était déjà partie quand je descendais, ou des matins où mon père était absent pour une raison que je ne connaissais pas. Des matins normaux, des matins tendus, des matins vides. Mais ce matin-là resta. Il resta comme un matin de référence, bien que je n'aie pas su à l'époque qu'il resterait.

*

J'ai dit précision partielle. Je veux dire : certains détails avec une netteté presque physique, et d'autres complètement absents.

La brûlure sur la langue : nette. Le mot turpitude : net. La main de mon père sur ma tête : nette. La couleur des murs de la cuisine : absente. Ce que je portais ce matin-là : absent. Si ma mère pleurait ou non : absent. Je ne sais pas pourquoi certaines choses restent et d'autres partent. Je suppose que personne ne le sait vraiment.

*

Dos tourné. Cette posture revient. C'est peut-être ce que je retiens le plus de ma mère ce matin-là : le dos. Les mains dans l'eau, le dos à la cuisine, le dos à mon père, le dos à moi. Pas un refus. Ou pas seulement. C'est plus compliqué que ça. Elle parlait depuis ce dos tourné. Elle répondait. Elle donnait des instructions. Elle était présente et absente en même temps. Ou peut-être que je sur-interprète une posture pratique. On lave la vaisselle dos à la pièce parce que l'évier est contre le mur. Ce n'est pas un choix symbolique. C'est l'architecture.

*

C'est l'architecture. Cette phrase me plaît parce qu'elle coupe court à la symbolique. L'évier est contre le mur. Ma mère était donc dos tourné. Point. Mais l'architecture aussi est un choix, à un moment donné, par quelqu'un. Qui a décidé que l'évier serait contre le mur et pas sous la fenêtre. Je

ne sais plus. Ce n'était pas notre appartement, nous étions locataires. Quelqu'un avant nous avait disposé la cuisine d'une certaine façon, ou quelqu'un avait construit la cuisine d'une certaine façon, et ma mère s'était retrouvée dos tourné sans avoir choisi de l'être.

*

Il y a beaucoup de choses dans ce matin qu'on n'avait pas choisies. Les mots que j'avais dits, peut-être. Je veux dire : on pourrait dire que j'avais choisi de les dire, et c'est vrai dans un sens, mais dans quel sens. Ils étaient sortis. Je ne me souviens pas d'avoir décidé de les dire. Ils étaient là et puis ils étaient sortis. Mon père non plus n'avait pas vraiment choisi sa réponse. Il était comme ça, il pensait comme ça depuis longtemps, depuis avant moi. Sa réponse était déjà là, disponible, elle attendait l'occasion. Ma mère aussi. J'ai les mains dans l'évier. Cette réponse-là aussi était déjà là.

*

L'eau était chaude ou froide. Il me semble qu'elle lavait de la vaisselle, donc chaude. Mais peut-être qu'elle rinçait seulement, donc froide. Je ne sais pas. Ses mains dans l'eau. Voilà ce que je sais. Pas la température.

*

Caca prout, merde, pute. Mon père assis, son journal, sa cravate. Ma mère debout, ses mains, l'évier.

Moi, le bol, la brûlure, le silence. Et personne qui gifle personne. C'est tout ce que je sais de ce matin-là. Le reste, je l'ai ajouté. Je continuerai peut-être à l'ajouter. Je ne sais pas quand je m'arrêterai. Peut-être que je ne m'arrêterai pas.

*

Il y a une question que je n'ai pas posée. Pourquoi ce matin-là et pas un autre. Il y a eu d'autres matins où j'ai dit des gros mots. D'autres matins où mon père a parlé de vocabulaire. D'autres matins où ma mère avait les mains dans l'évier. Ce matin n'est pas le seul de son espèce. Il est un matin parmi d'autres matins du même type. Alors pourquoi celui-là.

*

Je ne sais pas répondre à ça avec certitude. Peut-être qu'il y avait quelque chose de légèrement différent ce matin-là. Une inflexion dans la voix de mon père. Un silence de ma mère un peu plus long que d'habitude. La brûlure sur la langue, qui est un souvenir physique et qui ancre. Ou peut-être que ce matin n'est pas un matin particulier. Peut-être que c'est le matin générique, le matin de tous les matins semblables, et que je l'appelle ce matin-là par convention, pour lui donner une forme.

*

Le matin de tous les matins semblables. Si c'est ça, alors ce que je décris n'est pas un événement mais une répétition. Un fonctionnement.

La façon dont ma famille fonctionnait le matin, avant l'école, pendant les années où j'allais encore à l'école dans ce quartier. Mon père avec ses mots. Ma mère avec ses réserves. Moi entre les deux, à tester, à ravaler.

*

Tester, ravaler. C'est peut-être ça, le matin. Pas un enseignement reçu, pas une transmission consciente. Juste l'apprentissage par répétition de ce qu'on peut faire avec les mots et de ce qu'on doit garder pour soi. Tester : les sortir, voir ce qu'ils font dans l'air, voir si quelqu'un réagit. Ravaler : sentir que ce n'est pas le moment, ou que le moment est passé, ou que ça brûle.

*

Le chocolat trop chaud, j'aurais pu attendre. Je ne l'ai pas attendu. J'ai bu trop vite et je me suis brûlé. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrivait. Ce ne sera pas la dernière. On savait tous les deux, ma mère et moi, que le chocolat était toujours trop chaud quand elle le posait. Elle le posait quand même. Je buvais quand même. On ne changeait pas nos habitudes pour un chocolat trop chaud.

*

Et pourtant quelque chose circulait. Je ne sais pas comment appeler ça. Pas un enseignement. Pas une transmission. Quelque chose de moins intentionnel. Une façon d'être avec les mots qui se déposait sans qu'on le décide.

Mon père croyait aux mots comme outils. Ma mère savait que les outils blessent selon comment on les tient. Moi je les mettais dans ma bouche pour voir comment ils sonnaient. Ces trois façons d'être avec les mots, je les ai toutes les trois. Je ne sais pas laquelle est la mienne.

*

Ce matin-là, j'avais un âge. Je ne dirai pas lequel. Assez jeune pour ne pas savoir ce que voulait dire turpitude. Assez vieux pour comprendre que les mots avaient des conséquences même si je ne savais pas encore lesquelles. C'est suffisant comme indication.

*

Je revois un matin clair et j'entends les voix. La voix de ma mère depuis l'évier : Edouard, gifle le petit. La voix de mon père depuis le journal : pute, c'est le plus faible. Ma voix depuis la table : rien, après les trois mots. Trois voix dans une cuisine claire. Des voix que je peux presque reproduire maintenant, l'intonation, le rythme. Ma mère disait Irène avec deux syllabes égales, sans monter ni descendre. Mon père disait les choses en terrain plat, posément, comme si l'urgence était une question de méthode.

*

Je me demande parfois s'il savait que ce mot resterait. Probablement pas. On ne sait pas quels mots on donne qui restent. On dit des choses, certaines se

déposent, d'autres partent. Mon père a dit beaucoup de choses au fil des années. Je ne me souviens pas de tout. Je me souviens de turpitude, un matin de semaine dans la cuisine, avant l'école. Peut-être à cause du son. Peut-être parce que je ne l'avais jamais entendu. Peut-être parce qu'il venait après caca prout, merde, pute, et que le contraste était frappant.

*

Le contraste était frappant. D'un côté : caca prout, merde, pute. Mots courts, fermés, efficaces dans leur brutalité ou leur comique. De l'autre : turpitude. Quatre syllabes, latine, abstraite, presque juridique. Mon père avait sauté d'un registre à l'autre sans transition. Comme si les deux registres étaient également disponibles, également légitimes. Comme s'il n'y avait pas d'abîme entre eux mais juste un spectre, et qu'on pouvait se déplacer sur ce spectre librement.

*

Ma mère ne croyait pas ça. Ou elle y croyait en partie. Les mots étaient peutêtre tous disponibles en théorie. En pratique, certains d'entre eux, dans la bouche de certaines personnes, dans certains contextes, ferment des portes plutôt qu'ils n'en ouvrent. Et peut-être qu'elle avait raison. Et peut-être que mon père avait raison aussi. Et peut-être que les deux positions sont vraies en même temps et qu'elles ne se résolvent pas.

*

Mon père tenait ses mots d'une certaine façon. Ma mère tenait les siens. Moi, ce matin-là, j'en avais lâché trois dans la cuisine et j'avais regardé ce qui se passait. Rien ne s'était passé. Ou presque rien. Quelques échanges, une brûlure, un mot inconnu, une main posée une seconde sur ma tête. Ce presque rien, je le tiens encore.

*

Caca prout, merde, pute. Mon père n'avait pas giflé. Ma mère n'avait pas giflé. Personne n'avait giflé. Le chocolat avait brûlé. Le mot turpitude était resté. La main s'était posée et retirée. Le matin s'était terminé comme les matins se terminent. On était partis. La cuisine était restée.

*

La cuisine était restée. Je ne sais pas dans quel état est cette cuisine aujourd'hui. Si elle existe encore telle quelle, ou si elle a été transformée, ou si l'appartement a changé de locataires, ou si l'immeuble a été démoli. La cuisine de mon souvenir est intacte. Elle n'a pas bougé. Elle est là, avec l'évier à gauche, le robinet qui goutte si on ne le ferme pas jusqu'au bout, la table, les chaises, la petite glace dans l'entrée où mon père nouait sa cravate. Cette cuisine-là existera tant que je m'en souviendrai. Après, je ne sais pas.

*

Ma mère se souvient peut-être de cette cuisine. Différemment. Elle en retient peut-être d'autres matins, d'autres détails. L'évier, certainement. La façon dont le robinet gouttait. Si mon père ne le fermait pas jusqu'au bout, le robinet gouttait. Une goutte toutes les quelques secondes. Ce bruit, je l'entends. Régulier, patient. Le bruit du robinet mal fermé dans une cuisine du matin. Ce bruit n'est peut-être pas un souvenir de ce matin-là en particulier. C'est un souvenir général de l'appartement, de nombreux matins. Je l'inclus ici parce qu'il appartient au matin, au type de matin dont je parle.

*

Ce qui s'est déposé parce que c'était revenu souvent. Pas un souvenir unique. Un sédiment. Des couches de matins similaires qui finissent par former quelque chose de solide, quelque chose qu'on peut toucher. Caca prout, merde, pute. Mon père. Ma mère. L'évier. Le robinet. Le chocolat trop chaud. Un sédiment de matins.

*

Elle avait les mains dans l'évier. C'est la dernière image que je garde de ce matin. Pas le départ, pas la porte, pas la rue. Ma mère debout devant l'évier, les mains dans l'eau, dos tourné.

Cette image ne dit rien. Elle est là. Elle restera là, dans cette cuisine immobile, avec le robinet et la lumière du matin et les trois mots que j'avais dits et que personne n'avait punis.

*

Il y a une chose que je n'ai pas dite sur les gros mots. Ils font du bien. Pas dans tous les contextes. Pas à toutes les heures. Mais le matin, dans une cuisine, avant d'aller à l'école, sortir caca prout, merde, pute dans l'air -- il y avait quelque chose de physique làdedans. Un soulagement. Ou une mise en marche. Mon père le savait, je crois. C'est peut-être pour ça qu'il n'avait jamais giflé.

*

La gifle aurait signifié : ces mots ne sont pas pour toi, ils ne t'appartiennent pas, ils sont dangereux et tu ne sais pas les tenir. L'absence de gifle signifiait autre chose. Je ne sais pas exactement quoi. Peut-être : les mots t'appartiennent, tiens-les comme tu peux, tu apprendras. Ou peut-être simplement : je ne gifle pas pour des mots. Mon père ne m'a pas expliqué. L'absence de gifle était là, sans explication.

*

Ma mère expliquait davantage. Pas ce matin-là. Ce matin-là, elle avait les mains dans l'évier et elle disait des choses pratiques. Mais d'autres fois, elle expliquait. Elle décortiquait. Elle était institutrice, elle savait faire ça.

Mon père décortiquait autrement. Il proposait des mots. Turpitude, par exemple. Il posait le mot et il attendait. Je ne sais pas s'il attendait quelque chose en particulier ou s'il posait le mot et passait à autre chose.

*

Il posait le mot et passait à autre chose. Son journal. Sa cravate. La porte. La rue. Mon père avait une façon de finir les choses qui consistait à sortir de la pièce. Pas brusquement. Tranquillement. Il se levait, il mettait son manteau, il partait. La conversation s'arrêtait non pas parce qu'elle était conclue mais parce qu'il n'était plus là pour la continuer.

*

Je ne suis pas sûr. Cette formule est revenue souvent dans ce texte. Je ne suis pas sûr. Je ne me souviens plus. Je ne sais pas. Je pourrais la supprimer, cette formule, pour rendre le texte plus ferme. Lui donner une assurance qu'il n'a pas. Décider d'une version et la tenir. Je ne le ferai pas. L'incertitude est dans le matin. La retirer serait mentir.

*

Une texture de matin. La brûlure sur la langue. Le mot inconnu. La main posée et retirée. Le dos de ma mère. Le robinet, peut-être. La lumière, peut-être.

Et entre ces fragments, des trous. Des choses que je ne sais plus et que je ne saurai plus. Ces trous aussi font partie du matin. Ils ne sont pas des manques à combler. Ils sont là.

*

Je pense à mon père qui disait : si tu veux que ça marque, il faut un mot qu'on n'attend pas. Je ne sais pas si turpitude est un mot qu'on n'attendait pas. Pour moi, à cet âge, dans cette cuisine, oui. Il était inattendu. Il venait d'ailleurs, d'un registre que je ne connaissais pas encore. Mais pour mon père, ce mot était familier. Il vivait dans son vocabulaire. Il n'était peut-être pas inattendu pour lui. Il pensait peut-être à moi en le disant. Au fait que pour moi, ce serait inattendu.

*

Qui est resté. Turpitude. Caractère de ce qui est moralement bas et honteux. Bassesse, infamie. Ce n'est pas un mot que j'utilise souvent. Pas un mot du matin, pas un mot de la conversation ordinaire. Un mot qu'on croise dans les textes, dans les actes d'accusation, dans les jugements. Et pourtant là, dans ma mémoire, il est dans une cuisine un matin de semaine. Il est dans la bouche de mon père, assis, journal ouvert ou fermé, cravate pas encore nouée.

*

Cravate pas encore nouée. Ce détail revient aussi. Je l'ai mentionné plusieurs fois. La cravate pendante, pas encore nouée. Mon

père la nouait dans l'entrée, devant la petite glace, juste avant de partir. Ce geste, je le revois. Les deux mains devant la glace, le noeud qui se forme. Un geste répété des centaines de fois, toujours le même, toujours devant la même glace. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ce geste. Il n'a rien d'extraordinaire. Peut-être parce qu'il signifiait la fin du matin. Quand mon père nouait sa cravate, le matin était fini.

*

La cuisine du matin était peut-être le seul moment. Si c'est vrai, alors ce matin-là avait une importance que je ne lui ai pas donnée. Pas parce qu'il s'y est passé quelque chose d'extraordinaire. Parce que c'était l'un des rares moments où les trois étaient là en même temps. Mon père. Ma mère. Moi. Dans la même pièce. Avant. Avant la journée, avant la dispersion, avant chacun de son côté.

*

Les mots du matin restent dans le matin. Caca prout, merde, pute. Turpitude. Arrête. Bois, tu vas être en retard. Ces mots ne sont pas revenus le soir. Je ne crois pas. Le soir avait d'autres mots, d'autres sujets. Le matin avait ses mots à lui.

*

Le matin avait ses mots à lui.

Cette idée me retient. Chaque moment de la journée avec son lexique propre. Le matin, c'est les mots de la mise en marche, les mots du corps encore à moitié endormi, les mots qui sortent avant qu'on les surveille. Les gros mots sortent le matin parce que le matin on ne surveille pas encore. La garde n'est pas levée. Les filtres ne sont pas en place. Mon père le savait peut-être. C'est peut-être pour ça qu'il ne s'énervait pas, que les mots du matin lui semblaient normaux, inoffensifs, légitimes.

*

Se retirer de la question. Ma mère avait les mains dans l'évier et ne s'est peut-être pas retirée de la question. Elle était là. Elle répondait. Elle envoyait mon père gifler, sachant qu'il ne giflerait pas. Cette dernière chose : elle savait qu'il ne giflerait pas. Elle avait dit gifle le petit et elle savait qu'il ne le ferait pas. Alors pourquoi le dire. Pour produire l'effet de la réprimande sans la réprimande. Pour signifier que les mots avaient une limite sans fixer cette limite.

*

Les mots n'étaient pas sans risque. La langue brûlée, c'est peut-être ça. Pas une métaphore. Mais pas loin. J'avais dit des mots et j'avais bu trop vite et je m'étais brûlé. Les deux choses n'ont aucun rapport de causalité. Elles se sont seulement passées dans le

même matin. Et elles sont restées ensemble dans ma mémoire. La langue qui brûle après les gros mots.

*

Sans lien nécessaire. Ce texte est fait de choses sans lien nécessaire. Un matin, une cuisine, trois mots, une discussion sur le vocabulaire, un bol trop chaud, un mot inconnu, une main sur la tête. Ces éléments ne se causent pas les uns les autres. Ils coexistent. Ils ont coexisté ce matin-là, et ils coexistent dans ma mémoire, et maintenant ils coexistent dans ce texte. C'est tout ce que je peux dire de leur relation.

*

Je ne cherche plus à le savoir. Je laisse le matin là où il est. Dans une cuisine claire, avec l'évier à gauche, le robinet qui peut-être gouttait, la lumière du matin, les trois mots dans l'air, et ma mère dos tourné, les mains dans l'eau. Cette cuisine-là. Ce matin-là.

Souvenir 48 (V.4)

Molly-Rose Pearson

Il y avait une photographie sur la commode du salon. Je ne sais plus depuis quand elle était là. Elle était déjà là quand j'ai commencé à la voir. C'est peut-être comme ça qu'on devrait dire les choses : non pas qu'elles apparaissent, mais qu'on commence un jour à les voir alors qu'elles étaient là depuis longtemps. La photographie était posée dans un petit cadre. Pas un beau cadre. Un cadre ordinaire, avec un bord doré ou brun, je ne sais plus. Il était sur la commode, dans le salon ou dans la salle à manger. Chez nous, les deux pièces se confondaient un peu. On disait le salon, parfois la salle à manger, selon ce qu'on y faisait. Sur la photographie, il y avait une jeune fille. Molly-Rose Pearson. C'est le nom que ma mère donnait à cette jeune fille. Elle disait : c'est Molly-Rose Pearson. Une cousine éloignée. Ou bien : une cousine anglaise. Je ne sais plus la formule exacte. Je sais seulement que le mot cousine était là, et que le mot éloignée allait avec. Éloignée par la famille, par la géographie, par la langue. Éloignée suffisamment pour qu'on ne la voie jamais, mais pas assez pour qu'elle soit tout à fait étrangère. Je regardais la photographie sans poser beaucoup de questions. La jeune fille était de face ou légèrement de trois quarts. Elle avait les cheveux clairs, je crois. Ou peutêtre seulement une lumière claire sur le visage. La photographie était en noir et blanc, ou passée, ou

jaunie. Dans mon souvenir, elle n'a pas vraiment de couleur. Elle était jeune. Plus jeune que ma mère. Plus jeune que les adultes de la maison. Peut-être quinze ans, peut-être dix-huit. Assez jeune pour appartenir à un autre temps, mais assez âgée pour ne pas être une enfant. Ma mère disait : c'est une cousine éloignée. Mon père disait, avec son sourire : c'est ta mère. Il ne disait pas ça tous les jours. Il le disait parfois, quand je regardais la photographie ou quand la question revenait. C'est ta mère. Puis il souriait. Pas franchement. Pas comme quelqu'un qui fait une blague. Plutôt comme quelqu'un qui laisse une phrase dans l'air pour voir ce qu'elle produit. Ma mère disait : arrête. Ou bien elle ne disait rien. Je ne savais pas ce qu'il fallait croire. Je savais bien que ma mère était ma mère. Elle était là, dans l'appartement, dans la cuisine, dans le salon, à l'évier, devant la table, avec ses mains, sa voix, ses gestes. La jeune fille du cadre ne pouvait pas être ma mère. Ou alors elle l'avait été avant. Avant moi. Avant l'appartement. Avant son corps de mère. C'est peut-être cela qui me troublait. Une mère avait donc pu être une jeune fille dans un cadre. Je ne suis pas sûr d'avoir formulé les choses ainsi. À l'époque, je ne pensais pas de cette façon. Je regardais simplement la photographie et j'entendais deux versions.

Ma mère : une cousine éloignée. Mon père : c'est ta mère. Entre les deux, la photographie restait sur la commode. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas demandé davantage. Peut-être parce que les enfants comprennent très vite qu'il y a des questions qui n'ouvrent rien. On les pose une fois, deux fois, et les réponses reviennent identiques ou contradictoires. Alors on cesse de demander. On garde les deux réponses. Molly-Rose Pearson était donc à la fois une cousine éloignée et ma mère. Ce n'était pas impossible dans l'ordre de la maison. Beaucoup de choses contradictoires coexistaient sans se résoudre. Mon père pouvait dire une chose, ma mère une autre, et le salon continuait d'être le salon. La commode restait à sa place. La photographie aussi. Je ne sais plus où était exactement cette commode. Contre le mur du fond, peut-être. Ou près de la porte. Elle contenait des papiers, du linge, des choses qu'on ne sortait presque jamais. Sur le dessus, il y avait quelques objets. Un vide-poches, une lampe, des cadres, la photographie de MollyRose Pearson était parmi eux, ni cachée ni vraiment montrée. Elle faisait partie du décor. C'est peut-être ce qui rendait la chose étrange. Si cette jeune fille était une cousine éloignée, pourquoi était-elle là, dans le salon, toujours visible. Si elle était ma mère, pourquoi portait-elle ce nom anglais.

Si elle n'était ni l'une ni l'autre, pourquoi personne ne le disait. Molly-Rose Pearson. Le nom avait une netteté particulière. Je le répétais intérieurement. Molly-Rose Pearson. Trois éléments, ou deux si l'on considère Molly-Rose comme un prénom composé. Je ne savais pas. Le trait d'union, je ne l'ai ajouté que plus tard. Dans l'enfance, les noms n'ont pas d'orthographe. Ils ont seulement un son. Molly-Rose Pearson. Il y avait Rose au milieu. C'était le seul morceau que je comprenais vraiment. Molly et Pearson venaient d'ailleurs. Rose restait de notre côté. C'est peut-être pour cela que le nom ne m'était pas entièrement étranger. Il avait un point d'attache. Une fleur, une couleur, un prénom possible. Quelque chose de français dans un nom qui ne l'était pas. Je ne sais pas si ma mère disait Molly Rose ou Molly-Rose. Je ne sais pas si Pearson était vraiment Pearson. Peut-être Pierson, peut-être Personne, peutêtre autre chose. Les noms entendus dans l'enfance se fixent mal et pourtant ils se fixent. On peut se tromper définitivement. Mon père, lui, disait : ta mère. Il ne disait pas : c'était ta mère. Il disait : c'est ta mère. Présent. Comme si la photographie ne montrait pas quelqu'un qui avait été, mais quelqu'un qui continuait d'être. Comme si ma mère était encore là, dans le cadre, en plus d'être là dans la pièce. Je regardais ma mère après.

Je cherchais une ressemblance. Un front, une bouche, une manière de regarder, rien. À force de chercher une ressemblance, on finit toujours par en trouver une. Ou par inventer ce qui manque. Ma mère n'aimait pas quand mon père disait cela. Je crois. Elle ne se fâchait pas vraiment. Elle disait arrête. C'était un arrête bref, sans force excessive. Un arrête qui disait : ne mélange pas les choses. Ou : ne fais pas de cette photographie un jeu. Ou : ne donne pas à l'enfant une version de plus. Mais elle-même m'avait donné une version. Une cousine éloignée. Je ne sais pas si Molly-Rose Pearson était un vrai nom de famille, un nom retenu, un nom transformé, un nom inventé pour protéger autre chose. Une cousine éloignée, cela peut désigner beaucoup de choses. Quelqu'un qu'on ne veut pas expliquer. Quelqu'un dont le lien est trop compliqué. Quelqu'un dont on a gardé la photographie sans garder l'histoire. Dans les familles, il y a des photographies qui restent quand les histoires se sont retirées. Celle-ci était de ce type. Personne ne racontait Molly-Rose Pearson. On la nommait. C'est tout. Ma mère disait son nom et sa fonction vague. Mon père la déplaçait vers ma mère. Puis la conversation passait à autre chose. Je ne me souviens pas d'avoir vu quelqu'un toucher le cadre. On faisait la poussière autour, bien sûr. Ma mère devait le soulever, l'essuyer, le replacer. Mais je ne revois pas ce geste. Dans mon souvenir, la

photographie reste immobile. Elle est toujours déjà posée. Elle n'a pas de manipulation. Il y avait la cuisine, où les mots se disaient le matin. Il y avait ma chambre, dont la porte a commencé à se fermer. Et il y avait le salon, avec cette photographie sur la commode. Je ne comprenais pas alors que chaque pièce avait son régime. La cuisine était le lieu des phrases courtes, des gestes pratiques, du chocolat trop chaud, du robinet. La chambre était le lieu de ce qui se faisait seul, derrière une porte. Le salon était le lieu des objets exposés, des choses visibles dont personne ne parlait vraiment. Molly-Rose Pearson appartenait au salon. Elle était visible et muette. Je reviens à elle parce qu'il me semble qu'elle tenait quelque chose que je n'arrive pas à nommer. Pas un secret exactement. Un secret suppose qu'il y ait une vérité cachée. Ici, je ne suis pas sûr qu'il y en ait une. Il y avait plutôt plusieurs couches de récit trop minces pour faire une histoire. Une photographie. Un nom anglais. Une cousine éloignée. C'est ta mère. Arrête. Et puis rien. Pourquoi cette phrase ? Pour plaisanter? Introduire du trouble? Rappeler à ma mère qu'elle

avait été jeune? Peut-être me montrer que les identités ne sont pas aussi fixes qu'on le croit. Ou peut-être rien de tout cela. Juste il aimait seulement les phrases qui déplacent… Mon père avait cette façon de parler. Il posait une phrase et laissait les autres faire avec. Il ne développait pas toujours. Il n'expliquait pas nécessairement. Il disait : c'est ta mère. Puis il souriait. La phrase restait. Ma mère, elle, rectifiait. Mais pas complètement. Si elle avait voulu fermer la question, elle aurait pu dire : non, ce n'est pas moi, c'est telle personne, la fille de telle tante, elle vivait à tel endroit, la photo date de telle année. Elle aurait pu donner l'adresse du souvenir. Elle ne l'a pas fait. Elle disait : une cousine éloignée. C'était une réponse, mais c'était aussi une distance. Éloignée. Le mot suffisait à empêcher d'aller plus loin. Une cousine proche appelle des détails. Une cousine éloignée peut rester sans visage, sans histoire, sans dates. Elle appartient à la famille, mais pas à la conversation. Molly-Rose Pearson était donc maintenue à distance par le mot même qui la rattachait à nous. Je ne sais pas si ma mère avait conscience de cela. Probablement pas. Ou pas sous cette forme. Elle disait ce qu'elle savait, ou ce qu'elle voulait dire, ou ce qu'elle avait elle-même reçu comme explication. Peut-être qu'elle aussi avait hérité de

cette photographie sans savoir exactement quoi en faire. Il y a des objets qui entrent dans une maison et qui obligent ensuite les habitants à inventer une phrase pour les accompagner. Une cousine éloignée. C'est peut-être une phrase de ce type. Une phrase posée à côté d'un objet pour qu'il tienne debout dans le salon. Le salon lui-même n'était pas un lieu très vivant. On y passait, on y recevait parfois, on y mangeait peut-être les jours où la table de la salle à manger servait vraiment. Le salon est moins précis que la cuisine. Moins sonore aussi. La cuisine avait des bruits. L'eau, le bol, les chaises, le journal. Le salon avait des surfaces. La commode, les cadres, la poussière, les rideaux. Molly-Rose Pearson était une surface parmi les surfaces. Une image plane. Est-ce que je la regardais souvent ? J'ai l'impression que oui, mais c'est peut-être parce que j'en parle maintenant. On donne de l'importance aux objets qu'on choisit de reprendre dans un texte. Avant le texte, peut-être qu'ils étaient moins importants. Mais je me souviens d'elle. Ou plutôt, je me souviens de son nom et de sa place. C'est différent. Le visage m'échappe. Le cadre m'échappe en partie. Le nom reste. La commode reste. La phrase de ma mère reste. La phrase de mon père reste.

C'est peut-être cela, le souvenir : non pas une image complète, mais quelques éléments qui refusent de partir. Molly-Rose Pearson refusait de partir. Plus tard, j'ai repensé à cette photographie. Je ne sais pas quand exactement. Peut-être après la mort de mon père. Peut-être avant. Peut-être au moment où j'ai commencé à m'intéresser aux photographies de famille, aux visages sans légende, aux noms écrits au dos des images ou jamais écrits. J'ai demandé à ma mère. Je lui ai demandé qui était Molly-Rose Pearson. Elle a dit : je ne sais plus. Ou bien elle a dit : une cousine éloignée. Je ne suis pas sûr de sa réponse. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle n'a pas ouvert une histoire. Elle n'a pas dit : ah oui, Molly-Rose, elle vivait là, elle était la fille de telle personne, la photo avait été envoyée à ta grand-mère. Rien de ce genre. Le nom n'a pas conduit ailleurs. Il est resté dans la pièce. Je n'ai pas demandé si mon père avait raison quand il disait que c'était elle. Cela aurait été absurde. Ou trop direct. Ou trop tard. Je ne sais pas. On ne pose pas toujours les questions qui paraissent évidentes après coup. Sur le moment, elles semblent déplacées. C'est ta mère. Je ne crois pas que mon père voulait dire une vérité biologique. Il ne disait pas : cette femme est ta mère au sens où la femme qui est là ne le serait pas.

Ce n'était pas cela. Il disait plutôt : regarde, ta mère a été cette jeune fille. Ou : ta mère aussi est une image étrangère. Ou : tu ne sais pas tout de ta mère. Mais peut-être que j'ajoute. Peut-être qu'il disait seulement une bêtise avec un sourire. Les bêtises des parents ont parfois une durée disproportionnée. Elles restent plus longtemps que les explications sérieuses. Molly-Rose Pearson est restée. Je ne sais pas ce qu'est devenue la photographie. Elle a peut-être disparu dans un déménagement. Elle est peut-être dans une boîte. Elle est peut-être encore chez ma mère, dans un tiroir ou sur un meuble que je ne regarde plus. Je pourrais chercher. Je pourrais demander. Je ne l'ai pas fait. Je ne suis pas sûr de vouloir la revoir. Si je la revoyais, il faudrait comparer. Le visage réel avec le visage absent. Le cadre réel avec le cadre de mon souvenir. Peut-être que je découvrirais que ce n'était pas une jeune fille, mais une femme. Que le nom n'était pas Molly-Rose Pearson. Que le cadre n'était pas sur la commode mais sur une étagère. Que mon père n'a jamais dit exactement : c'est ta mère. Je préfère parfois ne pas vérifier. Non par goût du mystère. Parce que la vérification détruit certaines formes de mémoire sans les remplacer vraiment. Elle donne des faits, mais elle retire la vibration. Elle dit : c'était ceci, pas cela. Très

bien. Mais ce qui a travaillé pendant des années, ce n'était pas ceci ou cela. C'était l'écart entre les deux. Une cousine éloignée. C'est ta mère. Dans cet écart, il y avait ma mère vivante dans la pièce et ma mère possible dans le cadre. Il y avait le présent et l'avant. Il y avait le salon et un pays anglais que je ne connaissais pas. Il y avait une famille réelle et une famille inventée. Il y avait le sérieux de ma mère et le sourire de mon père. Le sourire de mon père compte beaucoup. Je ne l'ai pas assez dit. Il n'était pas moqueur. Il n'était pas tendre non plus, ou pas seulement. C'était un sourire de côté, un sourire de quelqu'un qui sait qu'il vient de produire un déplacement. Il aimait peutêtre ce déplacement. Il aimait peut-être que la phrase fasse bouger les places. Ta mère. Moi. La photographie. La vraie mère. La cousine. Tout se déplaçait légèrement. Puis tout revenait en place. La commode restait la commode. Ma mère restait ma mère. Molly-Rose Pearson restait Molly-Rose Pearson, si c'était bien son nom. Mais quelque chose avait eu lieu, une petite oscillation. Pas assez pour changer la maison. Assez pour rester. Je crois que c'est cela que je cherche dans ce souvenir.

Pas l'identité de Molly-Rose Pearson. L'oscillation. Le moment où une photographie cesse d'être seulement une photographie de famille et devient une hypothèse. Le moment où l'enfant comprend qu'un visage dans un cadre peut contenir plusieurs versions. Le moment où la mère peut être à la fois dans la pièce et ailleurs, présente et antérieure, réelle et racontée. Je ne sais pas si cela s'est produit en une seule fois. Peut-être que c'est arrivé lentement, par répétition. Mon père a dû dire plusieurs fois : c'est ta mère. Ma mère a dû dire plusieurs fois : arrête. Moi j'ai dû regarder plusieurs fois la photographie. Le souvenir que j'appelle maintenant ce souvenir est peut-être un sédiment de plusieurs scènes semblables. La fausse stabilité d'une scène unique. C'est souvent comme ça. On dit : un jour. On dit : ce jour-là. On dit : il y avait une photographie sur la commode. En réalité, il y eut peut-être dix jours, vingt jours, des années de passages devant la commode, des phrases répétées, des regards rapides, des oublis, et puis tout cela s'est compacté en une seule image. Le salon. La commode. Molly-Rose Pearson. Ma mère. Mon père qui sourit.

Je ne peux pas séparer. Je ne peux pas dire quelle fois est la vraie. Je ne peux même pas dire s'il y a eu une vraie fois. Il y a eu une disposition. Une photographie dans une pièce. Une mère qui donne une origine lointaine. Un père qui déplace l'origine vers elle. Un enfant qui reçoit les deux. C'est suffisant. Je me demande maintenant pourquoi je n'ai pas pensé plus tôt à cette photographie en écrivant les autres souvenirs. Elle était pourtant là, dans la même maison. Après la cuisine. Après la chambre. Ou plutôt avec elles, à côté d'elles. La maison n'était pas une suite de lieux séparés. On passait de l'un à l'autre, et les phrases passaient aussi. Le matin, dans la cuisine, mon père parlait des mots. Dans la chambre, la porte se fermait. Dans le salon, il disait : c'est ta mère. Ce sont peut-être trois façons de dire la même chose. Les mots ne fixent pas seulement les choses. Ils les déplacent. Ils les rendent disponibles autrement. Ils ouvrent une possibilité, puis ils se retirent. Ceux qui les entendent restent avec. Je suis resté avec Molly-Rose Pearson. Je suis resté avec cette mère possible dans un cadre. Je suis resté avec la réponse insuffisante de ma mère. Je suis resté avec le sourire de mon père.

Cela ne veut pas dire que le souvenir est important. Il n'y a pas eu de révélation. Personne ne m'a annoncé un secret. Personne n'a pleuré. La photographie n'est pas tombée. Le cadre ne s'est pas brisé. Rien ne s'est passé. Rien ne se passait souvent dans ces souvenirs. Ou presque rien. Un mot. Une porte. Une photographie. Et ensuite, longtemps après, quelque chose insiste. Je pourrais inventer la suite. Dire que Molly-Rose Pearson était vraiment ma mère sous un autre nom. Dire qu'elle était une enfant morte. Dire qu'elle était une parente anglaise dont personne ne voulait parler. Dire que le nom avait été mal compris, que la photographie venait d'un portefeuille acheté aux puces, que mon père avait inventé toute l'histoire. Toutes ces versions sont possibles. Aucune ne m'intéresse vraiment. Ce qui m'intéresse, c'est que le salon a contenu une image dont le sens n'était pas stable. Et que les adultes autour de moi n'ont pas stabilisé ce sens. Ma mère l'a éloigné. Mon père l'a rapproché. Moi, je suis resté entre les deux distances. Éloignée. Ta mère. Deux distances contraires. Je ne sais pas laquelle était la plus vraie.

Peut-être que ma mère, en disant cousine éloignée, disait la vérité des faits. Peut-être que mon père, en disant c'est ta mère, disait une autre vérité, moins vérifiable : la vérité du temps. Toute mère a été une jeune fille étrangère à son enfant. Toute photographie de jeunesse d'une mère ressemble à une photographie de quelqu'un d'autre. Dans ce cas, Molly-Rose Pearson n'avait pas besoin d'être ma mère pour l'être un peu. Je ne sais pas si cette phrase est juste. Je la garde pour l'instant. Il faudrait revoir la photographie. Ou ne pas la revoir. Il faudrait demander à ma mère encore une fois. Ou ne pas demander. Il faudrait chercher MollyRose Pearson dans les papiers, dans les boîtes, au dos des cadres. Peut-être que le nom est écrit quelque part. Peut-être qu'il ne l'est pas. Je ne cherche pas. Pas encore. La photographie sur la commode me suffit. Elle est dans le salon. Le salon est clair ou sombre, je ne sais plus. La cuisine est plus loin. Ma chambre aussi. Les portes sont ouvertes, sauf quand elles ne le sont pas. Mon père est là, ou il passe. Ma mère répond depuis une autre pièce, ou depuis la même. Le cadre est posé. La jeune fille regarde devant elle. Ma mère dit : c'est une cousine éloignée. Mon père dit : c'est ta mère. Puis il sourit. Et la photographie reste.

Souvenir 51 (V.4)

Les portes dans l'appartement restaient ouvertes. Pas toutes, la salle de bains, les toilettes. Mais les chambres, oui. La mienne, celle de mes parents. Ouvertes sur le couloir, sur les bruits de l'appartement, sur rien de particulier. C'était comme ça. Personne n'avait décidé que ce serait comme ça. C'était. Je ne sais plus à quel moment j'ai commencé à fermer la mienne. Il y a une logique dans cette fermeture que je n'aurais pas su formuler à douze ou treize ans. Je fermais parce que quelque chose s'était passé dans mon corps qui demandait une porte fermée. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Ou c'est beaucoup plus compliqué et je n'ai pas les mots pour le dire autrement. Se tirer le Jésus. Cette expression, je l'ai entendue. Je suis sûr de l'avoir entendue. Ce que je ne sais plus : où, quand, dans quelle bouche. Un garçon de ma classe peutêtre. Ou une cour, un couloir, un vestiaire. Quelque

chose de ce registre-là, les mots qui circulent entre garçons dans des espaces sans adultes. Mais je ne peux pas le jurer. Je sais seulement que je ne l'ai pas inventée. Elle m'est arrivée de l'extérieur, à un moment que je ne localise plus, et elle s'est déposée. Ce que j'ai fait avec elle, c'est une autre question. Je ne me souviens pas d'avoir cherché à comprendre. L'expression était assez claire dans sa mécanique, assez imagée pour qu'on saisisse sans qu'on explique. Ce qui m'intéressait ce n'était pas le sens. C'était le fait qu'il existait une expression. Que quelqu'un, à un moment, avait nommé ça. Avait trouvé ces mots-là pour cette chose-là, et que ces mots avaient voyagé jusqu'à moi. La porte fermée. Le silence de l'appartement autour. Mes parents ne faisaient pas de bruit. Je veux dire : je n'ai jamais entendu de bruit venant de leur chambre, la nuit ou à un autre moment. Rien. Pas de voix, pas de ressort, pas de souffle. Longtemps après, adulte, ailleurs, je me suis demandé s'ils faisaient l'amour. La question s'est posée d'ellemême, sans que je la cherche. Ils avaient une vie sexuelle ou ils n'en avaient pas ou ils en avaient une que je n'entendais pas parce qu'ils étaient silencieux ou parce que l'appartement absorbait les sons ou parce que je dormais quand ça se passait. Je ne sais pas. Je ne le saurai pas. Ce que je sais : eux n'entendaient pas non plus. Ou ils faisaient comme s'ils n'entendaient pas. Ce qui revient peut-être au même.

La porte fermée ne fermait pas grand-chose. Les cloisons étaient minces. Mais il y avait un accord tacite, je crois, sur ce qu'on entendait et ce qu'on n'entendait pas. Ce qu'on savait et ce qu'on ne savait pas. Ma porte fermée disait quelque chose. Leur silence en retour disait quelque chose. On ne s'est jamais parlé de ça. Se tirer le Jésus. J'y reviens parce que l'expression elle-même me retient encore. Il y a une irrévérence là-dedans qui n'est pas gratuite. Jésus, pas le Christ. Quelque chose de plus familier, presque domestique. Et ce verbe : tirer. Mécanique, sans romantisme. L'ensemble dit : c'est banal, c'est corporel, c'est nommable. On peut en rire. On peut le dire dans un couloir entre deux cours. Je ne sais pas si mes parents avaient une expression pour ça. Je suppose que oui. Une expression de leur génération, de leur milieu, que je ne connais pas. Ou peut-être pas d'expression du tout. Peut-être le silence, là aussi. Mon père aurait peut-être dit que c'était du vocabulaire comme un autre. Ma mère n'aurait rien dit. Moi, à douze ou treize ans, derrière une porte fermée dans un appartement silencieux, j'avais une expression que je n'avais pas inventée et un corps que je découvrais et personne à qui en parler. Ce n'était pas un drame. C'était une situation ordinaire. La plupart des garçons de mon âge étaient dans la même situation, avec des expressions différentes peut-être, des corps différents peut-être, le même silence autour.

Ce que j'essaie de tenir : pas la honte, il n'y en avait pas vraiment. Pas la culpabilité, ou si peu. Plutôt quelque chose d'autre, une solitude spécifique. Pas la solitude de l'isolement. La solitude de faire quelque chose pour la première fois sans que personne vous l'ait montré, sans que personne sache que vous le faites, dans un appartement où les portes restent ouvertes sauf la vôtre. La porte fermée était la seule nouveauté visible. Tout le reste était intérieur, invisible, sans trace. Le lendemain matin la porte était ouverte à nouveau. Le robinet gouttait si mon père était passé avant ma mère. Le chocolat était trop chaud. On ne parlait pas de la porte fermée parce qu'il n'y avait rien à en dire ou parce qu'on avait décidé collectivement, sans se consulter, qu'il n'y avait rien à en dire. Je ne sais pas dans quel ordre les choses sont arrivées. L'expression d'abord, puis la porte. Ou la porte d'abord, et l'expression ensuite, comme une nomination après coup. Ou les deux en même temps, dans le même mouvement. Ce dont je suis sûr : à un moment il y a eu une porte fermée et une expression entendue quelque part, et les deux appartenaient au même territoire. Un territoire sans adultes, sans transmission directe, sans qu'on vous montre quoi que ce soit. On apprend certaines choses seul, derrière une porte fermée, avec des mots ramassés ailleurs. C'est peut-être ce que mes parents savaient et ne disaient pas. Que certaines choses s'apprennent sans

eux. Que leur silence n'était pas une absence mais une façon de laisser la porte se fermer. Ou peut-être qu'ils ne pensaient à rien de tout ça et que j'interprète un silence qui n'avait pas de sens particulier. Je ne sais pas. Se tirer le Jésus. L'expression est restée. Elle a traversé trente ans sans s'user. Elle est encore là, dans la même forme, avec le même son un peu comique et un peu tendre. Je ne saurai jamais qui l'a formulée en premier.